Depuis ce matin, je pilote Cerise sans grand enthousiasme, anxieuse et mal réveillée. Ma capsule flotte, propulsée dans le vide à une vitesse suffisante pour ne pas retomber dans l’atmosphère de Titan. J’ai supprimé le marquage des couloirs car je manque de motivation. Je pense sans cesse à Flamy qui est à mes trousses, j’en suis sûre à présent. Mes pensées sont éparpillées, je doute de tout, même de ma capacité à conduire. Je dois pourtant agir pour oublier tout ça. Pendant une bonne partie de la nuit, je me suis demandé comment réagir et j’en suis arrivée à la conclusion qu’il me fallait une planque. Pourquoi pas chez les clodos qui errent en orbite ? D’un côté, ils ne seront pas opposés à quelques médiènes supplémentaires, mais de l’autre ils voudront éviter les ennuis. Il paraît que certains capsios leur louent des containers pour leur contrebande, mais faut être parrainé. Par qui ? À part Jénard, je connais personne. Jen ne me refusera rien. Je rallume le marquage des couloirs, puis lance mon logiciel. Hope m’a envoyé une liste de cibles pour la journée. J’en choisis une quand, devant moi, quelque chose d’étrange se produit. Je vois des bulles jaune orangé et je dévie de ma trajectoire. J’ai tardé à réagir et j’ai évité de peu une maison-orbitale à bâbord. Shit !
C’est une explosion, elle a fait éclater en mille morceaux une navette, dont les débris se répandent dans toutes les directions. Les uns tourbillonnent vers l’orbite haute de Titan, les autres vers les maisons voisines qui, à leur tour, sont perforées. Un masque tombe du plafonnier, je mets ma ceinture de sécurité pendant qu’une coque encercle mon siège. Cerise a poursuivi sa course silencieuse et dépasse les bâtiments incendiés quand je décide de quitter mon couloir. Durant la manœuvre pour faire demi-tour, un morceau de cloison frôle ma navette. Je mets les feux de détresse, termine mon grand huit pour me diriger vers l’incendie, lorsque le corps d’une des victimes me dépasse. Je suis tétanisée. Quand je retrouve mes esprits, je vois la structure d’Hobocloud clignoter, nous sommes en état d’alerte. Je vocatexte : — Vaisseau-éboueur Cerise N° 170998. Besoin d’aide ? Aussitôt, un texte défile sur mon écran : « situation d’accident – risque incendie – transport des blessés ». Je vois des signaux lumineux à tribord où je tente de m’amarrer et je suis immédiatement avalée par le désordre qui règne sur place. Je vois notamment des civils évacuer les blessés de toutes parts. J’ouvre le sas des sorties extravéhiculaires, suffisamment large pour un brancard, et j’accueille une civière qui transporte un homme inconscient. L’accompagnateur m’informe de ma destination. — Vers la station Hope ! Son état est critique. Devant mon étonnement, il croit bon de préciser : — Les secours arriveront par le Falldown ! Il y a donc de l’espoir. Deux hommes posent le blessé sur ma table et ressortent, je décolle en douceur. À l’arrière, le civil doit être infirmier car je le vois prendre la trousse de secours et s’activer autour du blessé. Nous sommes nombreux à vouloir nous amarrer à la station sans plan de vol et les aiguilleurs, rodés à cette procédure, sont réactifs. — Situation d’urgence. J’ai un homme à bord dans un état critique. — Compris Cerise, on va vous trouver un pont.
Ils ne sont pas longs. Je dois étalinguer ma navette, un peu abrutie par le stress, quand je vois des nurses accourir pour débarquer mon passager. Sans que je la voie, une caméra de Médi fait irruption dans mon habitacle et me filme sans autorisation. Je la chasse, contrariée. Je fais encore deux allers-retours et je perds dans l’expérience une matinée de paie qui ne me sera pas remboursée. Mais quand mon tour viendra, je serai bien contente qu’on vienne me sauver.
Ce genre d’accident devient de plus en plus fréquent sur le Cloud, première victime des débris autour de Titan. Hébétée, j’ai le sentiment de ne pas bien comprendre ce qui se passe et je me contente de faire ce que ma conscience me dicte. Mais la mauvaise nouvelle se propage sur le réseau capsionautique comme une traînée de poudre, avec son lot de mécontentement.