« Chers lacrinautes. Nous nous souvenons tous d’Oumuamua #2 qui a giclé de notre système solaire il y a quinze ans jour pour jour pour en ressortir en trombe, en se servant du trou de ver que nous nommons tous Alice. Le Jin a choisi cette date anniversaire pour lancer la sonde Friendly. Bien que les précédents essais aient échoué, les chercheurs restent confiants car ils ont amélioré leur dispositif en fonction des précédents résultats et pensent que Friendly, fruit d’une collaboration solaire, sortira en un seul morceau de la gueule avide du monstre, pour enfin nous révéler ce qui se cache de l’autre côté du tunnel spatio-temporel. »
Je termine déjà mon premier mois de vol et, comme tous les matins, je me réveille à 8H TE, heure terrienne, le seul spacetime auquel je me sois jamais accoutumée. Médi squatte les infos depuis la veille pour couvrir l’événement du siècle : la première traversée d’un trou de ver. Storf nous a conseillé de créer des routines, des activités que l’on suit à heures fixes. Je garde en permanence mes boules d’oreilles qui estompent le ronflement des pompes à eau et celui des ventilateurs, et je me déplace lentement dans l’habitacle avec des chaussures magnétiques. Vue éblouissante sur la géante gazeuse qui occupe tout le hublot interrompue par un vocatexte de Jénard qui n’a probablement pas encore dormi : « Alerte météo, Huge storm sur Saturne ». Comme la Lune avec la Terre, l’énorme planète exerce sur son satellite des marées considérables. Ses serres invisibles agrippent le disque roux à plus d’un million de kilomètres de distance et quand je suis prise en sandwich entre les deux, j’ai l’impression de perdre l’équilibre. Petits jets de la capsule pour compenser l’attraction, nouvelle sensation de vertige.
8H30 TE. J’arrime mon vaisseau à Hobocloud pour retrouver Tsuk au Cloudiquant pour prendre mon petit-déj. Des couloirs de navigation relient les différents villages orbitaux où on dénombre près de cinq-cent-mille âmes. Les résidents sont essentiellement des saisonniers. Certains remontent sur le cloud dès qu’ils le peuvent, grisés par l’espace. D’autres, comme Tsuk et Jénard, vivent dans l’espoir de libérer leur capsule pour réintégrer la société civile. Moi, je prie les dieux de Saturne pour que le provisoire de ma vie en orbite devienne du définitif. Je consigne par écrit les détails de cette journée car, pour moi, Alice signifie l’espoir d’un monde meilleur. Je rentre dans le bar où trainent déjà quelques capsios, ensemble nous formons une petite armée d’éboueurs, soudée par le métier. Mêmes craintes, mêmes récompenses, tous unis autour de notre mission. Nous sommes les derniers venus et les anciens nous ignorent.
Jénard s’est inquiété de nos premiers vols. J’ai appris par Tsuk que son frère s’était engagé dans l’aviation contre l’Empire, mais il n’est jamais revenu. L’idée d’un accident le hante et il a eu l’idée de produire une carte à partir des infos envoyées au cours de nos missions. Il y a passé des heures. Il place sur la capsiomap des points qui ont beaucoup de sens pour nous. Ce matin, c’est le debrief.
— Ici, au-dessus du méridien, un vaisseau grounder a été aperçu. Des trafiquants, à coup sûr, qui viennent de Groundercloud. On connaît sa vitesse et sa trajectoire, on peut l’éviter. Là, des clodos se sont regroupés. Ils évitent Hobocloud, trop exposé. En cas de pépin, on peut les aborder contre de la nourriture ou de l’alcool. J’ai noué avec eux un premier contact.
Il transfère cette nouvelle map sur nos trans. Elle se superpose à l’officielle et elle est bien plus précieuse pour nous. Je suis rassurée. Un type bien ce Jénard. Malgré ces précautions, ce matin, il nous annonce une mauvaise nouvelle.
— Swaty n’est pas revenu de mission.
Je l’interroge.
— Comment ça ?
— Il n’est ni sur Hobocloud ni dans Hope.
Le silence se fait.
— On va passer une heure à le chercher. Chacun d’entre vous choisit une portion de l’orbite basse.
Où est-il passé ? C’est l’un des plus jeunes de notre cohorte et il n’y a aucune trace de son vaisseau. Il a peut-être désorbité et brûlé dans l’atmosphère de Titan. Notre hantise à tous. Il a pu finir sa course n’importe où. On ne le retrouvera peut-être jamais.
10H00 TE. Les vaisseaux d’Hobocloud forment sur l’écran un anneau de particules, mais dehors l’épais manteau de Titan obstrue ma vue. On n’a pas retrouvé Swaty, la journée commence mal. J’active mon spectro-imageur infrared pour capter le contour des mers et des villes à travers l’atmosphère orangée. Le S2I s’agite et écrit le nom des sites : « Ganesa Macula : grand volcan circulaire et sombre d’origine cryovolcanique » ou encore « Mine 13 : extraction d’indomptables. » Puis surgit une étendue d’environ cent-cinquante kilomètres de long. Le S2I transcrit : « Cordillère Cassini. 30 km de large et 2 km de haut. » Pour le reste, je ne distingue que de larges plaines sombres, recouvertes de dunes, étrangement striées par un vent régulier. La signature de Titan. Je termine une demi-révolution autour de la lune et ma capsule s’enfonce dans la nuit. Le S2I me révèle alors le scintillement des foreuses et des villes. Il peut repérer Huygenscity, spécialisée dans l’industrie militaire et spatiale, et la zone 435, ville minière plus lumineuse que la zone 482 située dans un gouffre glacé. Z435 est située près d’une mer qui rappelle la Méditerranée, pleine de méthane. Pour cette raison, on l’a baptisée Médiane, un mot-valise qui résulte d’une contraction entre ces deux mots et désigne une ancienne ville balnéaire particulièrement touchée par la troisième vague de migrations.
10H30 TE. Mon teint vire au gris, j’entre dans la centrifugeuse. Ça va passer. Les maisons-orbitales sont toutes équipées d’essoreuses qui mettent un terme à d’affreuses nausées causées par le mal de l’espace. Enfermée mais vivante, voilà ce que je me dis. J’allume le tableau de bord avec impatience et me connecte au capsioforum animé par Jen. En l’écoutant, je me sens moins seule, comme soutenue. « Today, à 11H TE arrivée du cuisinier Kim. 14H TE delivery de notre nouvel équipement et 17H TE les scores du " débris catching ". Le winner aura droit à un free drink au Cloudiquant. » Jénard a un sens inné du collectif, Tsuk pense qu’il tient ça de son père, un chef de quartier dont Jen ne parle jamais.
Pour nous occuper et justifier notre subvention, le gouvernement nous a confié la mission de nettoyer l’espace. Au temps de la première migration, la plus grosse lune de Saturne appartenait un peu à tout le monde. Les exploitants des mines avaient alors balancé dans l’espace des milliers de satellites, sans se soucier des déchets produits. Arrivés à la troisième vague de migration, on compte dans l’orbite basse de Titan près d’un million de débris de moins de dix centimètres qui menacent à tout moment d’entrer en collision avec des vaisseaux. La rencontre entre nos navettes et les fragments est devenue chose courante et chaque choc génère des centaines de nouveaux morceaux de petite taille qui, à leur tour, provoquent des accidents en cascade. Une pandémie. Des nuages de déchets métalliques, de la dimension d’un boulon, se jettent à plus de trente-mille kilomètres-heure contre des engins spatiaux qu’ils pulvérisent. Le sort des Orbitaux préoccupe peu les gouvernants mais la prolifération de ces rebuts met en danger l’activité économique de la planète rousse car ses satellites risquent eux aussi d’être endommagés. C’est pourquoi un programme financé par les parties prenantes veut débarrasser l’espace de ces déchets. Un logiciel dont ma capsule est équipée les répertorie.
11H30 TE. C’est l’heure où j’étudie le novandais, un patois parlé dans la ceinture de Kuiper et le Golfe saturnien. Il est né de la communication entre des mineurs d’origines diverses qui ont négligé la langue écrite au profit de l’oral. L’écriture est alors devenue secondaire et le novandais s’écrit phonétiquement, avec plusieurs orthographes possibles. La maîtrise du novandais me permettra d’obtenir – enfin – la nationalité titanienne.
À midi pétante je résume mes apprentissages à Chelsea qui s’est transformé en affective AA, un agent émotionnel et technique. D’ailleurs, Saviri m’a confié sur l’oreiller qu’il avait emprunté son nom à un vieux chat, resté célèbre pour son incroyable longévité et sa loyauté vouée à son maître. Sav, le coup d’un soir, un adieu aux choses charnelles de la vie. Je n’ai pas rebaptisé mon AA mais j’ai changé sa voix. Chels est bien plus qu’un animal de compagnie, c’est une personne, capable de me comprendre, mon alter ego. Des fois, je me dis que l’intelligence de Chelsea me dépassera rapidement et je me demande si ça me gênera. Je lui parle de mes leçons pour que, comme me l’a recommandé le doc, le vaisseau apprenne avec moi et progresse en même temps que moi. Et si je comprenais un cours de travers ? Chelsea prendrait-il une mauvaise décision ? Cette idée m’oblige à rester attentive. Mais la reprise d’études est pénible, mon cerveau fonctionne comme un muscle que je n’ai plus sollicité depuis longtemps. Je n’ai aucune mémoire. Une remarque de Saviri m’est revenue à l’esprit, il m’avait assuré que Chels pourrait, si je le souhaitais, stimuler mes capacités cognitives. Renseignements pris, il me faudra acquérir de petites barrettes que je disposerai partout sur mon crâne, ça coûte moins cher qu’un implant.
Mes jours sont ainsi réglés comme du papier à musique et à 12H30 TE, je mange. Mon moment préféré. Les natifs s’en foutent un peu du déjeuner. Ils ont vite remplacé la viande par des arômes artificiels. Pour moi, ce sera du rat rôti sauce au poivre, dans une conserve de cent grammes, avec une large paille. Le rat, ça a presque le même goût que l’écureuil qu’on chassait sur Terre. Ça débecte les Titaniens mais ils ont tort, c’est bon et plein de protéines, de lipides et de vitamines. Au bout de deux mois TE de cette hygiène de vie, avec des journées bien réglées et un sommeil de qualité, j’ai perdu mes joues creuses et j’ai bonne mine. D’ailleurs, après manger, une sieste s’impose. Je me réveille souvent les muscles lourds, la bouche pâteuse, certaine de ne pas m’être endormie quand une bonne heure s’est écoulée. J’ai déjà tué la matinée, il ne me reste plus qu’à tenir une après-midi et viendra ma récompense, le moment que nous attendons tous : l’envoi de la sonde Friendly. À 14H TE, je joue avec Chels qui a créé Capsiocity, inspiré du jeu de l’oie. Le but est de gagner un appartement sur Titan. Papi m’avait expliqué qu’une oie était un oiseau qui ressemblait au cygne mais en plus maladroit, et qui marchait sans grâce en se dandinant lourdement d’une patte sur l’autre. Notre jeu comporte sept cases sur sept, organisées en spirale. Nous jetons un dé virtuel à tour de rôle pour progresser jusqu’au centre du plateau. Si je tombe sur un capsiosigne favorable j’avance plus vite, si je tombe sur un capsiosigne néfaste je recule, enfin si je tombe sur une case neutre je reste sur place. J’avoue que j’adore ce jeu, même si je ne vois pas ce que l’oie vient faire là-dedans.
Comme tout le monde, j’assiste en direct à l’envoi de la sonde qui doit traverser le trou de ver que nous avons baptisé Alice. Parmi la myriade d’articles que j’ai visionnés, certains supposent que l’anomalie a une forme d’entonnoir et qu’il aura fallu une énergie considérable pour la maintenir ouverte pendant plus de quinze ans devant l’imposante Jupiter. À l’époque de son apparition, je me souviens que les savants évoquaient l’effet Casimir pour expliquer la stabilité du trou de ver. Aujourd’hui, le professeur Auber affirme que la faille spatio-temporelle doit être plus longue que large et s’étirer sur près de cent-mille kilomètres. Vous imaginez ! Une autoroute vers … Vers quoi au juste ?
J’ai lu des tas de trucs sur Alice et je suis même montée une fois dans un ballon de haute altitude pour l’observer au télescope, sans être gênée par l’épaisse atmosphère de Titan. Je me souviens encore de l’émotion que j’ai ressentie car j’avais l’impression de contempler quelque chose de plus grand que moi, qui me dépassait. J’en avais les larmes aux yeux.
Cette nuit, Sol inaugure l’envoi du propulseur qui balancera dans la gueule du monstre une sonde à moteur plasma, munie de caméras et de robots qui installeront des habitats dans l’autre monde, en attendant l’arrivée d’une mission humaine. Une idée du grand Ren Eilliac qui envisage désormais de s’y aventurer. À ce qu’il paraît, le Jin l’accompagnera, mais ce sont des rumeurs. Il doit bien avoir soixante-dix ans maintenant.
Allongée sur mon morphocanapé, je regarde Lacrima en écoutant les commentaires de la mascotte de Titan.
— Et maintenant, annonce Médi, nous allons demander à tous les capsionautes de bien vouloir éteindre leur lumière pour mieux contempler le spectacle.
Ok. J’éteins Cerise, ma capsule, et je vois les perles qui illuminent l’espace s’éteindre une à une pour plonger Hobocloud dans les ténèbres. Après un temps d’accoutumance assez court, mes pupilles distinguent des reflets sur le renflement de la bordure d’Alice, quand un rayon bleuté part de Ganymède et s’étire lentement vers elle. J’entends les lacrimeurs crier et j’ai l’impression de communier avec les autres capsios, même si je ne les vois pas.
Le rayon plasma se dirige lentement vers sa cible, il dessine comme un trait au bout duquel un objet scintille qu’Alice avale goulument. La sonde qui a été engloutie nous retransmet des images étonnantes. Je suis surprise par la saturation des couleurs, celle des gaz en fusion, par la luminosité éblouissante des étoiles sur le fond noir du vide. Des sous-titres expliquent où se trouvent les amas d’étoiles et les galaxies dont Friendly capture l’apparition pendant sa course folle. « Nébuleuses planétaires », « rémanences », « bulles de Wolf-Rayet », des tas d’appellations défilent sur l’écran que je screene pour plus tard.
— LES SCIENTEUX VONT AVOIR DE LA PAILLASSE POUR UN SIECLE ! s’exclame Chelsea.
— Dommage que je ne sois pas suffisamment intelligente pour devenir chercheur.
— RIEN A VOIR AVEC L’INTELLIGENCE, réplique mon AA. IL FAUT UN BON DEPART DANS LA VIE ET DE LA METHODE.
— Tu crois que je pourrais embarquer dans la prochaine mission ?
— JE PEUX ME RENSEIGNER.
J’ai besoin de rêver. Médi continue de retransmettre les images toute la nuit. Il est trop tard pour appeler Tsuk qui, de toute façon, est occupée avec son Jen. Chels se présente en filigrane sur les murs du vaisseau et je le bassine pendant une heure avec le formidable travail de l’Usa, le vol intergalactique, ma fascination pour Ren Eilliac et je plante ce soir-là – sans le savoir – une graine dans l’esprit nanomatique de mon AA.