« Chers Lacrinautes. À votre demande, je résume les diverses prises de positions autour de la question concernant la nature d’Alice. Si on en croit Friendly, notre seul ambassadeur dans la porte spatio-temporelle, Alice plie le maillage d’une portion de l’espace pour nous conduire vers un système binaire dont l’une des étoiles a une teinte bleutée. Un sextant doit mesurer la distance qui sépare les deux étoiles. L’éminent professeur Auber pense qu’il s’agit soit d’une étoile binaire, soit d’un faux système double, comme Albiréo dans la Constellation du Cygne. Il y a beaucoup de controverses sur la localisation de ce système mais la plupart des chercheurs pensent qu’Alice mène à l’autre bout de notre galaxie - ce qui me semble déjà pas mal du tout ! Dizon, le producteur d’Io, s’en fait des gorges chaudes et invite sur ses plateaux des scientifiques que tout oppose, prêts à s’étriper, pendant que lui-même compte les points. Il faut dire que la lune de Jupiter est aux premières loges, si Alice pète, Io pétera aussi. Nous pouvons donc trouver légitime que Dizon en profite pour enrichir sa petite planète. Gordo, le producteur de Mars, est également entré dans la course à l’audimat et propose aux lacrinautes de parier sur la nomenclature Kepler pour deviner quelle exoplanète sera habitée. Le Jin est porté par cet enthousiasme général et a exigé l’envoi immédiat de robots pour installer des campements sur les planètes habitables avant l’arrivée des colons. »
J’écoute Médi avec attention sans en louper une miette car j’aimerais en être, participer à l’aventure. C’est au tour de Schmulien de s’exprimer sur le sujet et son discours est très attendu. L’Homme est né pour diriger, le port de tête droit, l’air badin, rôdé à la rhétorique, il faut s’en méfier.
— Chers concitoyens, chères concitoyennes, commence-t-il. Il est temps pour nous de tirer un trait sur le désir de revanche et de regarder vers l’avenir pour travailler ensemble, main dans la main. Un trou est apparu dans notre système quand le Split a pris fin et il sonne depuis comme un appel. Dix-sept ans ont passé et nous ne pouvons plus regarder cette béance sans décider de la traverser. Si je ne devais garder qu’un seul argument pour vous convaincre de la nécessité de ce départ, je choisirais celui-ci : notre civilisation ne survivra pas au Grand Filtre. Nous avons atteint notre seuil de développement technologique, cette fenêtre temporelle où nous pouvons signaler notre existence au reste de l’univers en envoyant des sondes comme Friendly. Mais ce moment est aussi celui de notre autodestruction. Nous avons vu les dégâts que cause une guerre technologique, chimique et biologique. Les changements climatiques naturels ou provoqués par l’Homme rendent la Terre inhabitable. La maladie se répand sous les cloches des cités surpeuplées. Nous ne passerons pas au travers et devons partir en éclaireurs pour sauver l’humanité. Nous sommes prêts, nos vaisseaux sont équipés. La mission Odin pénétrera Alice et nous serons la première génération à établir des comptoirs ailleurs que dans notre propre système. Cette délégation comprendra des citoyens émanant de toutes les tendances politiques et de toutes les colonies. Inscrivez-vous. Nous lançons ici un appel aux scientifiques, aux ingénieurs ou tout simplement aux rêveurs qui veulent accomplir quelque chose de grand dans leur vie et se rendre utiles. Rejoignez-nous dans cette incroyable aventure qui vous fera entrer dans l’histoire avec un grand H. Ensemble, relevons ce défi.
J’éteins Lacrima, l’adrénaline au taquet, super motivée. Aujourd’hui, Sol fête justement le retour de Friendly et nous avons décidé, Jen, Tsuk et moi, de nous rendre sur Titan le temps d’un week-end pour profiter des festivités. Nous voulons également trouver un lieu d’exposition pour les toiles néo-fauvistes de Jénard. Sa série s’intitule « La cage au fauve ».
— Par référence à la maison-orbitale ! il nous explique. C une fucking jail !
— Oui c’est drôle. Et tu as pensé aux fauvistes ?
— G lu ton book, C nice !
Jénard renie toute allégeance à la tradition picturale terrienne et travaille uniquement sur nanomatique. Pourtant, son lien avec les peintres modernes me semble évident. Il envisage de réaliser une performance où il peindra en live, enfermé dans une cage.
J’ai repris les commandes pour manœuvrer Cerise et l’amarrer à la station Hope, en forme de ruche, où des milliers de vaisseaux égrènent. Je m’approche des alvéoles qui accueillent des centaines de vaisseaux dans un ballet incessant et je me range en douceur dans l’épi. Une fois amarrés, la porte de mon engin s’ouvre sur le hall international. J’appréhende toujours le moment déstabilisant où je poserai le pied sur le sol de la station qui simule la gravité quand Cerise, elle, a une gravité zéro. Après une semaine passée dans l’espace, je donne toujours l’impression d’être saoule. Je me force à sortir: j’ai du mal à tenir sur mes guibolles de poulet et je n’aime pas tout ce monde qui grouille autour de moi, mais le décor est sympa. Des filets-lasers décorent les murs métalliques et une réplique de Friendly sert de table aux clients du bar central. Je suis assaillie par les odeurs âcres de la sueur ou celles plus douces des soupes, j’en ai presque la nausée quand j’aperçois mes amis qui m’attendent, attablés au bar.
— Salut ! J’ai reçu une belle prime. Je vous offre un bol de ramen ?
— Ouaip, C cool, me dit Jen.
L’endroit est comme un sas vivifiant où on s’habitue au bruit, à la foule et à la gravité avant de descendre.
— La bouffe est moins bonne que là-haut, je dis.
— Oui mé L é chaude !
— C’est sûr.
C’est ça la vraie vie, loin de l’espace aseptisé de nos cabines, avec du bruit et des odeurs qui stimulent tous nos sens. Assis autour d’une table conique, nous terminons notre ramen, tout en regardant les images d’un nouveau système, retransmises par la boite noire de Friendly. On y découvre un monde lumineux, riche en exoplanètes mais où aucun signe de vie n’a été détecté. Tsuk fait la grimace en avalant une gorgée de son breuvage, et s’amuse des sarcasmes de son guy qui ne comprend pas mon attirance pour ce trou dans l’espace-temps. Il tripote sa queue de félin en réfléchissant, cette virée au centre d’Alice le rend nerveux.
— Billions de médiènes quand les Titaniens sont so poor !
J’entends ses arguments mais c’est plus fort que moi, tout mon être désire faire ce voyage.
— J’aimerais tellement visiter l’espace !
Mes yeux doivent briller de désir.
— Tu veux pas plutôt retrouver ta life sur Titan ? se renseigne Tsuk.
À ces mots je me fige, éludant la question. Un code veut qu’on ne pose pas de questions sur le passé des Orbitaux mais, entre potes, tout est permis.
— Sorry, elle me dit.
Je mange ma soupe avant de le reposer sur la table, écœurée. La conversation m’a coupé l’appétit.
— C vrai ke t’aimes flyer toi, hein ? admet Jénard.
D’un air coquin, il me donne un coup de coude complice. Sur Lacrima, il s’oppose ouvertement au projet « support Friendly », la cote de ses prises de parole monte en flèche et l’émoti du jeune rebelle est de plus en plus active. Il lève son verre et le cogne contre nos gobelets.
— Freedom !
Je feins de sourire, je ne sais pas quoi penser de cette perspective. Retourner sur Titan ? Si on m’attribue une cellule à Médiane, je devrai la refuser. Mais pour aller où ? Je n’ai pas beaucoup de savings. Troublée, j’essaie de cacher mon embarras et, bientôt, le mouvement incessant des objets et des gens me donne envie de bouger.
— On va vers la zone de lancement ? je propose.
La plante de nos pieds s’est attendrie avec l’apesanteur et nous fait mal. Le boitillement de Jen accentue sa démarche chaloupée et je crois qu’on n’est pas beaux à voir. Malgré une progression lente, nous arrivons à l’heure pour le départ du Falldown où le quai est bondé de touristes qui parlent des langues inconnues. Ils font la queue devant un cylindre à l’intérieur duquel des plateformes circulaires montent et descendent. Quand arrive notre tour, nous choisissons nos places dans le tube et attachons nos ceintures. Les portes se referment et notre étage s’élance vers le bas, sans crier gare, comme une étoile filante. Mes amis se crispent sur leur siège, mais moi je frissonne de plaisir. Je vois peu à peu le ciel s’ouvrir sous mes pieds pour dévoiler de nombreuses habitations flottantes en forme de toupie que nous dépassons. Leurs proprios viennent chercher dans les hauteurs les rayons de soleil qui ne percent pas l’épaisse couche de méthane de l’atmosphère. À travers les vitres, je vois la brume s’opacifier de plus en plus, alors que nous ralentissons à l’approche du sol.
— Purée de smog ! grommelle Jénard.
Nous traversons d’épais nuages, la matière du ciel, sur des kilomètres. À deux-cents mètres d’altitude, le brouillard s’évapore et je distingue un lac. À cent mètres, le contour du spatioport dessine un rectangle sur le sol et des sphères allongées se déplacent tout autour. Des aéronefs qui nous attendent pour des destinations de rêve. Les visiteurs assis près de nous viennent de tout le système solaire pour voir ces étendues liquides et portent, comme nous, une combi près du corps.
Nous avons atterri. Chacun enfile son sac à dos et attend son tour pour sortir. Une fois dehors, je regarde le ciel dégagé, c’est le printemps et des reflets colorés jaillissent de tous les côtés. J’ai alors une pensée pour Cerk qui nous avait expliqué que, pour ses vingt-huit ans, il verrait le soleil se lever à l’aube. Cerk, que fais-tu en ce moment ? Je regarde l’ombre sous mes pieds, son contour est plus net et plus allongé que quand il fait chienloup. Je suis un piquet qui donne l’heure à qui sait la lire.
De drôles de dirigeables flottent au-dessus du sable, en partance pour des stations balnéaires réputées, Ontario ou Xanadu. Jénard nous montre un panneau qui pointe vers le lac Cassini.
— Un jour on ira, il promet en nous saisissant par les épaules.
Nous débarquons près d’un terrain d’héliflex, survolé de voiles sous lesquelles trônent des joueurs munis d’une tringle à crochet permettant d’aborder leurs adversaires Je regarde, fascinée, la danse circulaire de ces tourniquets géants sans trop en comprendre les règles. Excitée, Tsuk nous entraîne vers le terrain acheter des places. Les organisateurs nous font enfiler des gilets gonflables et nous bombardent de recommandations.
— Vous devez impérativement rester au-dessus des filets et survoler les tapis. Le crochet sert à tirer l’adversaire vers vous ou à le faire tomber, le gilet se déclenchera automatiquement. L’autre bout de la tringle sert, au contraire, à repousser une voile qui s’approcherait de trop près. Compris ?
Mais Tsuk n’écoute déjà plus et me tire de toutes ses forces vers l’enceinte qui s’est libérée. Elle me dépasse d’une bonne tête et se comporte comme une enfant. Jénard la regarde amusé.
— Chill out, baby !
Nous grimpons sur un siège dont il ne reste que l’ossature, j’ai la voile rose, Tsuk la jaune et Jen la bleue. Nous commençons notre ascension, je fais de grands signes à Jénard, pouce levé, alors que Tsuk s’agite sur son fauteuil, impatiente, en nous menaçant de sa tringle. Je ne sais pas comment conduire ces engins mais Tsuk, magnanime, nous concède un tour pour rien. Elle nous montre comment pointer les hélices arrière pour foncer vers l’avant et inversement. Une fois les bases enseignées, le vrai combat commence. Je fonce sur Jénard dès le signal, sachant que Tsuk en fera autant. À deux contre un, il n’a aucune chance ! Il tente de prendre la fuite en braquant ses moteurs vers l’intérieur mais le filet l’arrête et Tsuk en profite pour agripper sa chaise avec le crochet. Jénard crache une insulte.
— Mauvaiseté !
Alors qu’il est distrait par sa compagne, je chope sa ceinture et tire de toutes mes forces vers moi. Malgré sa résistance, il tombe en moins de trois minutes.
— Un record ! braille le surveillant dans le micro.
Le fil qui le relie au siège déclenche le parachute qui s’ouvre, en le faisant doucement planer avec des circonvolutions jusqu’au sol. Il crie tout du long, d’une voix qui se fait de plus en plus lointaine. Je me moque :
— Un homme à terre ! quand je sens un coup violent me secouer.
Tsuk m’attaque, un sourire sadique aux lèvres. Elle n’est pas plus puissante que moi mais elle est déterminée et ne se laisse pas déconcentrer.
— U play as U are ! elle me dit.
Je ne sais pas comment le prendre. L’effet de surprise passé, j’active ma gouverne de direction pour me décaler et éviter le crochet. Trop tard. Le choc me fait vriller, je vois le paysage tournoyer autour de moi et j’en profite pour contempler le désert. Sans l’avoir vraiment voulu, je me retrouve entortillée autour de Tsuk qui râle. Elle manœuvre à son tour, le temps pour moi de saisir ma barre de fer et de la repousser. Mais mon amie, en habile héliflexer, utilise une passe pour agripper mon ceinturon et tire si fort que je tombe dans le vide. Je hurle malgré moi, je tournoie, poussée par le vent qui me ramène auprès de Jen. J’éclate de rire, submergée par l’adrénaline et le vertige. Tsuk redescend mais Jen veut repartir pour une revanche.
Après le tournoi, il reçoit un vocatexte. Une big party se tient près de l’héliflex. Je suis assez curieuse de découvrir ce genre de fête, interdite à cause de la cybercame qui y circule. C’est l’occasion. Je suis une pucelle de la vie, je ne connais rien à ce monde-là mais mes amis, eux, sont rompus aux sorties festives et nous n’avons pas besoin de nous consulter pour partir à la recherche de l’endroit, malgré une tempête qui se lève. Des rafales de vent soulèvent la poussière, on n’y voit plus à dix mètres. Au bout d’un quart d’heure, nous devons utiliser le sonomètre pour nous diriger. Je suis perdue, sans visibilité, totalement dépendante de Jen et Tsuk pour me diriger.
— Y’a 1 soundpoint very high, confie Jen.
Nous marchons à tâtons dans cette direction, en faisant gaffe où nous posons les pieds quand nous croisons un couple, perdu lui aussi en plein milieu de la tempête. Jen les connaît.
— We look 4 a red sign, explique la fille.
— Rok’oh ! On savait pas.
Vexé, Jénard sort des jumelles électroniques de son sac et les calibre pour une vision à cent mètres.
— Avec ça, U see well !
Je le regarde, atterrée.
— Et c’est maintenant que tu le dis ?
— Look !
Ses oreilles pointues se redressent et son nez se plisse. Il montre une direction qui nous laisse perplexes – on ne voit pas à deux coudées – mais, en nous approchant, nous tombons sur une corde nouée à des piquets, à laquelle nous nous agrippons pour remonter la piste. Le sonomètre s’affole, notre calvaire touche à sa fin. Le sentier conduit vers un abri dissimulé par un talus sablonneux devant lequel nous nous blottissons, quand une porte s’ouvre sur un sas plongé dans l’obscurité et à travers lequel je vois des gens déambuler sans masque. Je me retourne, Jen referme la lourde porte.
— C’est respirable, je dis.
On entre. Il y a dans l’architecture du bâtiment une volonté de hauteur et même d’élévation qui m’impressionne. Un bar se tient à l’entrée, droit devant nous où une serveuse nous invite à faire un don du montant de notre choix.
— Pour l’air, elle m’explique.
On passe tous notre bracelet devant un capteur. À l’intérieur du hangar, la plupart des danseurs arborent des extensions animales et sont vêtus de façon excentrique. On se regarde, on fait pitié avec notre combi de capsio. Tout le monde se trémousse sur de la musique Gisement, que je reconnais à son rythme martelé. De prime abord, on n’entend que du bruit mais, en y prêtant attention, on devine une mélodie sous-jacente.
— C un bon, C White Titanien, hurle Tsuk à mon oreille.
— Pétard, la chance !
J’adore ces zicos que j’ai découverts à Médiane. Je regarde autour de moi et je remarque que je suis entourée d’Human+. Je n’en ai jamais vu autant depuis ma formation et je suis subitement gênée par ma différence, comme honteuse, avec la vague impression de ne pas être à ma place. Heureusement, Tsuk et Jénard sont avec moi. Ce dernier revient d’une excursion, muni d’un bracelet fluorescent qu’il fait glisser sur nos poignets.
— C’est quoi ? je demande.
— De la nb.
— De la nanobridge, précise Tsuk, ça vient hacker ton implant.
Ça fait longtemps que j’en entends parler et j’ai envie d’essayer. Juste pour voir. Pour en finir avec cette petite fille sage et obéissante que j’ai toujours été. Tsuk a dû crier pour se faire entendre tant le son est fort. De la bonne zique comme je l’aime, intraitable, qui réveille la primitive qui dort en moi.
— G pris le mushroom effect, précise Jen. Tu vas te sentir smooth, my friend !
Lui aussi crie à présent. Je suis son exemple et je frotte mes poignets, l’effet se fait ressentir aussitôt et mon implant réagit en envoyant des signaux dans mon cerveau. Je regarde Tsuk qui a déjà les paupières mi-closes, puis Jénard qui fixe le plafond, les bras dressés au-dessus de lui. J’ai l’impression que le monde autour de moi ralentit, que mes gestes peinent dans l’épaisseur du temps. Je contemple le décor, un vieux garage à dirigeables, aux voûtes surélevées dont la nef amplifie le son Gisement. Mon regard se pose enfin sur la foule et il me semble que la nb nous colle les uns aux autres. Quand je suis entrée, à jeun, j’ai eu l’impression que les danseurs se traînaient, comme fatigués. Mais maintenant que je suis foncedée, je vais au même rythme qu’eux, je les ai rattrapés. Nous ne faisons plus qu’un, la musique devient notre ciment. Je suis amour, je prends la main de Tsuk dans un élan sensuel que les Titaniens s’interdisent. Elle y répond par un léger clignement d’yeux puis me prend dans ses bras. Cette étreinte décuple mes émotions et des larmes chaudes coulent sur mes joues. Jénard se glisse derrière nous et passe lentement son index le long de notre colonne vertébrale. Je ressens aussitôt un influx nerveux qui me donne la chair de poule, du bas du dos jusqu’au bout des doigts. Il vient de réveiller mon corps anesthésié par une semaine en orbite, je renais et mes jambes ne me font plus souffrir.
Une force indicible m’attire vers le sound-tracker, le ST comme on dit, entièrement vêtu de noir, et je dois me faufiler entre les danseurs pour l’approcher. Des voix me guident, comme des chuchotements. Je m’approche du musicien, jusqu’à distinguer les traits de son visage. Là, d’énormes enceintes archaïques diffusent le son minier. Les murmures deviennent si assourdissants que je pose mes mains sur mes oreilles pour les faire taire. Sans le vouloir, je bouscule un fidèle qui s’abrutit devant la plateforme, pendant que d’autres entourent le White Titanien et observent sa façon de procéder. L’artiste a une peau verdâtre et le crâne rasé. Il lève la tête et me regarde pour me sourire d’une façon bizarre quand, imperceptiblement, son visage se transforme. Ses yeux s’agrandissent, ses joues se creusent et son front gonfle. La nb certainement. Je recule, surprise, mais le ST semble amusé par ma réaction et son visage retrouve sa morphologie initiale. Je sais que les produits provoquent des hallus, inutile d’en faire tout un plat. Mais, c’est étrange de voir la créature de mes rêves apparaître en plein jour. Comment l’expliquer ? Pour moi, les rêves et les hallus procèdent différemment. Quand je me ressaisis, je suis scotchée devant la screentable sur laquelle le ST fait glisser des samples de machines-outils. Ça va trop vite pour moi et la dextérité avec laquelle il combine ses captures me laisse admirative. Au bout d’un moment – je ne peux dire combien de temps objectif a duré mon absorbement – je me décide à retrouver mes amis. Nous dansons encore quatre bonnes heures dans le repaire des Human+ avant que la foule ne commence à se dissiper, nous décidant à sortir pour prendre la direction du spatioport. Le sas de nouveau, où on remet nos masques, Tsuk ouvre la porte étanche et nous voilà dehors. On se pose comme des légumes contre des rochers, épuisés, et Jen entreprend de fumer une nanocigarette.
— Pour la descente, il précise.
Bon, va pour la fumette. Notre pote a fabriqué un dispositif ingénieux qui permet d’enfoncer un adaptateur dans notre casque et d’y brancher sa pipe. Après avoir fumé une taffe, il fait tourner le spliff.
La tempête s’est calmée, on peut voir d’ici la forêt de dirigeables. Nous nous décidons à partir d’un pas tranquille et signons avec la première compagnie en partance pour Huygenscity.
Sur Titan, on peut toujours compter sur le vent pour prendre les dirigeables dans ses bras et les pousser d’un geste sûr vers la capitale, sans faiblir. J’ai choisi un siège côté fenêtre, loin des amoureux qui se sont assis dans la rangée du milieu. Doucement, notre nacelle décolle pour s’élancer dans les airs, en projetant de puissants éclairages sur le sol, quand je tombe de sommeil, bercée par les éléments qui nous chassent par derrière. À fleur de peau, fragilisée par les produits, je sens Chelsea partager ma fatigue en titillant mon poignet. Mon émoti miaule, signe que Chels s’y est introduit pour contempler la vue, même s’il n’y a rien à voir, à part la grande solitude du désert sous d’épais nuages. Un large rayon de soleil pointe pourtant son nez sur l’horizon, coincé entre ciel et terre. Je suis fascinée, bientôt hypnotisée par les rides alignées de la plaine sous nos pieds, un phénomène remarquable que commente notre guide.
— Mesdames et messieurs, vous voyez actuellement les dunes de tholine si spécifiques à Titan. Il s’agit d’un polymère composé de molécules de méthane et d’azote qui produit du sable rougeâtre. C’est un composant organique essentiel à la formation d’acides aminés. Les stries sont dues à l’alternance du vent entre deux directions. Les vents de marée, provoqués par l’attraction de Saturne, sont quatre-cents fois plus importants que ceux exercés par la Lune sur la Terre et sont à l’origine de ces lignes parallèles dirigées d’ouest en est. Grâce au projet de terraformation, l’eau extraite du sous-sol permet d’irriguer cette dune et vous pouvez voir çà et là des plantes pousser.
J’ai décroché. Trop long ! Mes oreilles se sont bouchées d’elles-mêmes. Nous flottons à vingt mètres d’altitude, avec une vue plongeante sur un fleuve de méthane, bordé de rives sablonneuses qu’aucune agitation ne vient perturber. Plus nous nous éloignons du site, plus les montagnes sont nombreuses à nous escorter. Au loin, la culture de semis a permis le développement d’une pelouse sèche au milieu d’anciennes terres arides. Soudain, quelqu’un se met à crier :
— Là ! Des chyènes !
L’habitacle s’enflamme, sauf Jen et Tsuk qui ronflotent, lovés dans leur siège. Je suis la direction indiquée par les voyageurs et je les vois : deux adultes et deux petits.
— C’est exact jeune homme ! surenchérit le guide. La terraformation, bien que partielle, a permis l’introduction de cet animal modifié qui résiste au méthane et au cyanure présents dans l’air. Le chyène est l’emblème de Titan, un peu comme le coq gaulois représentait la France archaïque.
Émerveillée, je regarde à travers le hublot et discerne dans la plaine la forme altière d’une foreuse qui pointe son nez dans le sol, à la recherche de gaz précieux ou d’eau liquide. Après, plus rien. Je me suis endormie. Je me réveille en vrac, la peau grasse, les cheveux secs comme du crin, une terrible douleur aux jambes alors que les passagers commencent à descendre. Jen vient me rejoindre, en pleine forme, suivi de Tsuk. Arrivés à Huygenscity, nous quittons tant bien que mal l’aérostat, en boitant. Je titube et manque de tomber, alors je décide d’injecter dans mes mollets un produit dopant qui masquera la douleur. C’est pas raisonnable, après la nb et le spliff, mais mes amis m’imitent quand la souffrance devient insoutenable. Ces descentes sur Titan ressemblent à un rite initiatique qui nous soude toujours davantage. Nous avons honte de ne plus savoir marcher, persuadés que tous les regards convergent vers nous. Je crois qu’en réalité les citoyens pressés de la capitale marchent sans même nous remarquer. Des hommes et des femmes, aliénés qui parlent seuls, absorbés par une activité mentale complexe, le visage dissimulé derrière des lunettes de réalité augmentée. Déjà, du temps des premiers colons, Huygenscity comptait près de trente mille habitants, des scientifiques et des militaires, mais depuis plusieurs décennies la mégapole a dépassé le million d’âmes. Je suis impressionnée. Sur la place de l’aérostat trône la sonde Huygens qui a donné son nom à la capitale. Retapée et conservée comme une relique, elle brille de tous ses feux et en impose avec ses trois-cent-cinquante kilos. Je suis littéralement subjuguée par l’exploit de l’engin qui a parcouru la distance séparant Titan de la Terre en sept longues années, quand aujourd’hui un mois suffit.
La nuit a commencé à tomber ce qui, sur Titan, signifie que la cité est encore plus sombre et encore plus rougeâtre. Des lumières mobiles s’allument et certaines cherchent à nous adopter. On se laisse faire pour économiser nos frontales, caméras aux aguets, et cherchons la direction vers les quartiers chauds de la ville.
Sur les murs, d’autres Orbitaux ont tracé des signes discrets qui indiquent où aller avec notre salaire de misère. Chelsea frétille puis les décrypte en deux-deux :
— VOUS DEVEZ EVITER LES RUES MARQUEES D’UN DOUBLE ACCENT CIRCONFLEXE ^^ ET D’UN TRIPLE DIESE ###, déclare-t-il.
Jen reçoit des infos sur ses lunettes et agite ses paupières.
— Ouaip. Je connais ces signs. Le circumflex, C pour les botdogs et si y’en a 3, C la jail.
Quand Chelsea me parle, je dois porter ma main à l’oreille pour m’isoler du bruit alentour.
— Chels dit de prendre les voies avec deux points et un trait ¨- ou un trait et une arobase |@.
Jen clignote des yeux :
— J’confirme !
Sur le chemin, on croise des boites de jour et des magasins bon marché. On ne passe pas brutalement d’un quartier à l’autre, moins de gens, moins de buildings, moins de tout. Et puis, softly, les rues s’animent de nouveau. On y trouve des Human+, des trans, des holos errants cherchant leur maître. Du désordre partout. Des enseignes annoncent la proximité d’un bar, d’une cave ou d’un resto.
— J’adore cet endroit !
— C Oldtown, explique Tsuk d’une voix égale, le plus ancien quartier de la city.
Il se compose de petits habitats cubiques, délaissés au fil du temps pour des constructions plus élaborées. Des maisons-témoins restent ouvertes au public, moyennant un médiène. J’entraîne les deux loustiques dans un de ces musées.
— Nice ! Je pourrais vivre dedans ! commente Jénard.
Le logement est prévu pour deux personnes et on s’y sent à l’étroit.
— C’est toujours mieux qu’une maison-orbitale, je lui concède.
— Un peu small, non ? demande Tsuk en fronçant les sourcils.
Je fixe Jen, l’air entendu, sa belle ne voudra jamais vivre ici. Notre hôte commente la visite. Il s’agit d’un vieil hobo cradingue avec son botdog qui le suit à la trace. Un pauvre gars sans pension qui survit grâce à ces visites.
— La cellule comprend deux couloirs qui conduisent vers des pièces très réduites. La première était aménagée avec une petite table, deux chaises et un meuble qui servait de bibliothèque, elle était séparée de la salle d’eau par une cloison.
Le squatteur est un passionné, je lui demande :
— Vous vivez ici depuis longtemps ?
— C’était à mes parents qui tenaient la maison de leurs parents. J’ai grandi dedans.
— So lucky ! s’exclame Jen, en checkant le poing de notre guide.
Tsuk, qui ne partage pas son enthousiasme, fronce les sourcils, pas emballée du tout.
— Si on ouvre ces placards, y’a des lits.
Il en déplie un.
— Great !
Tsuk pince l’épaule de Jen et hoche la tête pour lui faire signe de partir.
— Salut mec ! fait le papi, amusé.
Nouveau check et on ressort.
— Moi, j’ai bien aimé, j’avoue à Tsuk qui lève les yeux au ciel.
On reprend nos déambulations dans la vieille ville, essentiellement construite en régolithe. Les gars avec qui on tchatche ne nous reprochent pas notre accent et personne ne s’étonne de notre démarche pataude. En fait, on se noie dans la masse. Jen adresse régulièrement de brefs coups de menton à de vieilles connaissances qui sortent d’un pub ou débouchent d’une rue étroite, l’un d’eux lui file des infos sur son trans. Après avoir tapé la discute, notre ami vient au rapport :
— Les girls, G des entrées pour un ludospace, on y go ?
Il agite ses paupières pour lire sur ses verres la direction à prendre.
— Paraît qu’y a des guys ki veulent plus quitter Oldtown, me confie Tsuk, sortie de son mutisme.
— Pourquoi ?
— D’anciens jailers, recherchés par les flecs. Des clandos aussi.
Je demande, inquiète :
— Des grounders ?
J’ai droit à un haussement d’épaules.
— Non, j’crois pas. Ici C trankil.
— Jen ! crie Tsuk. On va chiller par-là.
Elle montre une rue bondée.
— Oh purée ! Du lèche-vitrine !
Je la suis. Là, des fringues partout, plus déjantées les unes que les autres, à un prix accessible. Ça va nous occuper une bonne heure, le temps que Jen montre ses œuvres aux boutiquiers. Finalement, nous craquons pour la même tenue gris métallisé, près du corps, que Jénard désapprouve immédiatement.
— C pas trop voyant ? il demande, en enfournant une cuillerée de confiture de pavot.
— C pour le fun ! explique Tsuk qui porte fièrement sa nouvelle combi.
Son dragon volète en changeant de couleur pour s’assortir aux vêtements de son hôte. Je renchéris.
— Question de rester dans le coup !
Ça fait longtemps que je n’ai pas été frivole et ça fait du bien. Tsuk est splendide dans cet habit, elle tourne sur elle-même pour apprécier son reflet dans le mur miroitant et Jen se ravise pour lui faire un compliment.
— T nice !
Nous avons à présent l’air de jumelles si ce n’est que je suis rousse et que Tsuk a les chevelure blanche des Titaniens.
— Cette fois, on va au ludospace direct ! ordonne Jénard. Y’en a marre.
Nous nous rendons dans ce fameux centre, à deux pas, un vieux garage d’où émane une fumée opaque à l’odeur indécise, un mélange de rose et de macis. Quelques fauteuils traînent derrière de fines cloisons éclairées par des néons flottants. Jénard s’y sent bien, il a envie d’y accrocher ses toiles. Les capteurs muraux m’abordent et me connectent en incrustant des monstres sur les murs vides. Ils nous invitent à nous rendre dans des espaces spécifiques, au fond du garage, derrière un mur de vieux bidons métalliques. Jen confie son rouleau au Garagiste qui promet d’exposer son œuvre bien en vue, et nous suivons un croque-mitaine répugnant dans l’intimité de son repaire. Là, des bestioles toutes excitées nous lancent plusieurs défis. Jen est le premier à se lancer, il choisit un symbole, ce sera une bataille en téléchirurgie. Il suit un robot géant aux yeux défoncés et aux dents trop acérées à mon goût, qui le somme – avec des gestes expressifs et un rugissement féroce – de sauver un lapin virtuel attaqué par un botdog. Il a le choix des armes mais a beau s’exciter et tirer sur le clebs, le lapin meurt à chaque fois dans d’atroces souffrances. Il cède sa place, je me lance à mon tour et choisis le logo d’un vieil outil : une clé à molette. Je ne m’en sors pas mieux que lui en téléplomberie. Je cours à la poursuite d’un animal hideux et difforme, une version terrifiante du chyène, qui s’enfuit curieusement sur ses pattes arrière.
Il bave et hurle à la mort en s’éloignant vers sa cachette. Munie de mon casque AR, je suis armée de tout mon courage pour pénétrer dans la niche sombre, aménagée comme un appartement, dans laquelle je dois réparer une fuite dans la chaufferie, sans me faire remarquer du bébé chyène dans son landau. Mais le petit se réveille et la maman-chyène dévore l’apprentie plombier que je suis. C’est au tour de Tsuk et, en l’attendant, je m’affale dans un vieux canapé en similicuir, sans me faire trop d’illusions sur ses performances. Jen, resté avec moi derrière le mur de bidons, l’encourage :
— Allez baby !
— J’ai comme l’impression qu’on perd à tous les coups, je lui dis.
Tsuk conserve pourtant un score honorable qui s’affiche au-dessus de nos têtes. Jamais la première, mais jamais à la traîne non plus.
Pour occuper le reste de notre après-midi, nous décidons d’aller au cinéma pour quatre médiènes la place seulement. Nous avons loué des casques, choisi un box, assez impatients de participer au film. Un écran mural répond à notre présence en s’allumant et nous questionne sur nos choix.
— Voulez-vous voir un film d’action ou sentimental ?
On se consulte à peine :
— Action !
— La fin doit-elle être heureuse ou dramatique ?
— Dramatique !
Enfin, chacun de nous choisit un personnage.
— Le principe est simple, poursuit le mur intelligent, à certains moments cruciaux du film le spectateur reprend la main pour agir en tant que héros, gentil ou vilain. Vous devez fermer votre réduit, éteindre vos émotis, enfiler les gants et le casque avant de lancer le film. Enjoy !