I : Bienvenue sur Titan

4 - Sextant 1350 : Titan – 30° 17' 37" N, 5° 02' 15" W (Médiane)

  « Putain de couille molle ! Ce crétin d’Angelo va encore passer sur Lacrima alors qu’il sait à peine aligner deux mots l’un derrière l’autre. » Éli se sent comme une cocotte-minute prête à exploser. « Je vais m’le faire ! » Elle bout depuis une heure et attend que cette pétasse de Médi vienne l’interroger. « Une putain de machine ! Voilà ce qui distrait les foules aujourd’hui. » Elle marche de long en large, fait les cent pas en rongeant son frein. « Une bande de guignols automatisés qui miment si bien l’humain qu’on en perdrait notre latin. » On l’a pomponnée et des lacricams bourdonnent autour d’elle. Sous un ciel bleu de pacotille, trop lumineux pour être vrai, trois bâtiments imitation bois longent un ruisseau inerte. Le son du bruissement d’une rivière est bien là mais l’eau ne s’écoule pas. Fake. Elle ferme les yeux pour se calmer. Le liquide bourdonne toujours avec quelques claquements clairs, c’est un son pris dans la nature, ouvert, pas un de ceux pris dans les studios. Elle rouvre les yeux, étonnée. « Comment ont-ils fait ? » Elle croyait que toute l’eau avait gelé sur terre. « On nous mentirait ? » Elle entend des chants d’oiseaux plus subtils que ceux des corbeaux, rares survivants de la planète-mère. Éli a une pensée attendrie pour ce pauvre Platon qui imaginait des hommes enchaînés dans une caverne. Les prisonniers prenaient cette cavité pour un monde fini. Les Médians aussi s’enferment dans cette Maison des Dames, un monde reconstitué, un cirque, où le faux passe pour du vrai. Médi aussi est fausse. C’est un AA que tout le monde adule comme un être vivant. Elle était la plus célèbre des lacrimeuses et son influence ne s’est pas démentie depuis son décès. Elle reste incontournable, son avis compte et tous les Médians l’écoutent. Son programme comprend des règles opératoires liées à la provoc dont les masses sont friandes. C’est elle qui présente l’inauguration du site rénové.
  — Selon le vice-gouverneur Macrel, entonne feu la journaliste, la Maison des Dames est un écomusée à contenu patrimonial, où le public retrouve les anciennes traditions terriennes. Cette structure, dit-il, régule la délinquance et réconcilie les différents groupes d’âge et sociaux.
  « Et voilà ! Elle a déjà réussi à m’énerver ». Éli contient sa colère, elle ne veut pas se donner en spectacle. La présentatrice virtuelle réapparaît à l’écran à ses côtés :
  — Bonjour Missis Raffinon, vous êtes la fondatrice du parti des Robin des Bois, votre effigie volante arbore un chapeau pointu vert et un arc. Une référence à une vieille légende terrienne. Vous êtes richissime, à quoi bon le cacher, et vous enseignez à l’université de Médiane. Vous êtes habituée à commander, redoutable et redoutée pour vos monologues interminables. Quand votre avatar a quelqu’un dans le pif, il pointe sa flèche vers l’interlocuteur détesté.
  Bing ! Les lacrinautes, qui avaient vu le nez de Raffinon s’allonger et sa bouche se pincer, suivent la trajectoire de l’œil dronique, plafond / sol / plafond et sol, puis balayage circulaire de la pelouse sur laquelle la caméra est tombée. Vue panoramique à 360 degrés. Changement de plan et le cadrage se fait de nouveau sur le buste de Raffinon, assise dignement sur un banc, sourire aux lèvres, ravie de la malencontreuse aventure de la lacricam.
  — Missis Raffinon, reprend Médi réincarnée dans le nouveau drone, selon vous, de telles maisons ne devraient pas exister. Pourquoi ?
  Son interlocutrice prend un air machiavélique, ses yeux pleins de malice s’étirent, surmontés de sourcils finement épilés, quand son nez cassé par des années d’opposition se plisse.
  — Absolument, commente Éli en défroissant d’une main sa jupe noire. La véritable raison d’être de cette institution est de récolter des taxes pour la cité qui s’appauvrit. Aucune morale ne peut justifier l’enfermement de femmes ni le métier d’éducatrice.
  — On dit cependant, rétorque la lacrimeuse, que ces femmes sont volontaires.
  L’invitée se met à rire.
  — Vous plaisantez ! Ces jeunes filles éduquent des hommes et des femmes pour rembourser les dettes de leurs parents, qui eux-mêmes ont été détroussés dès leur arrivée chez nous. L’éducatrice n’a pas vraiment de statut social et ne peut pas porter plainte contre son protecteur. Elle est filmée nuit et jour contre son gré, et sa cote en bourse ne lui rapporte rien.
  Sans transition, Médi braque l’une de ses nombreuses lacricams sur Angelo Barns, lui-même surplombé d’un émoti en forme d’aigle qui piaille. C’est l’ennemi juré de Raffinon, son demi-frère, une pièce rapportée qui lui a piqué la moitié de son héritage. Il est de notoriété publique que l’homme et la femme se détestent pour des tas de raisons mal éclaircies.
  — Monsieur Barns, demande l’animatrice, vous avez investi dans la rénovation de la Maison des Dames, que pouvez-vous répondre à ses détracteurs ?
  Angelo fronce les sourcils et prend un air absorbé pour donner de la profondeur à ses propos.
  — G entendu tou lé dire de missis Raffinon. Perso, j’pens’ke C kasba f’ront fer 1 down O nomb de rape dans not’ cité. Ya trop d’men é pas assé d’joli girls. Well, dans ce very spot, lé Titanien trouv’ront des dames very beautiful, é cultivé .

  — Oh putain ! C’est encore pire qu’avant, confie Éli à son micro. J’ai absolument rien capté à ce que mon demi-frère vient de dire. On dirait qu’il parle avec une mitraillette. Ça va être difficile de lui répondre !
  Dans son oreillette, Sylva, son secrétaire, commente :
  — Il parle en novandais pour rallier à lui les lacrinautes nationalistes. Attends, Médi a dû traduire l’interview, Ed va t’envoyer ça.
  — De la racaille, répond Eli entre ses dents, voilà ce que c’est.
  L’AA poursuit son entretien avec le fils Barns.
  — Il est vrai que, selon Macrel, le nombre d’agressions sexuelles devient préoccupant. De plus, nous a-t-il confié, la Maison des Dames préserve les familles de l’adultère, en séparant affection et jouissance. « L’éducatrice, je le cite, constitue une étape importante dans la division des rôles sociaux et du travail ». Écoutons-le.
  L’image du nouvel intervenant jaillit en encadré sur l’écran, révélant un chef d’État en grande forme que le drone de Médi doit pourchasser dans les dédales du ministère. Tout en marchant, le VG explique son point de vue sur la question :
  — Sur Titan, les mariages se font sur le tard car les familles négocient âprement la dote de leur enfant. Il faut bien, pourtant, que les jeunes gens aient une sexualité épanouie, sans pour autant mener une vie de débauche. Il leur faut également acquérir de l’expérience afin de satisfaire plus tard leur épouse.
  Le VG interrompt sa course, un trans dans la main, en fixant la caméra.
  — Concernant les couches populaires de Médiane, c’est différent. Les hommes n’ont pas assez de femmes à courtiser. Dans ce cas, les éducatrices pourront leur tenir compagnie pour mettre un terme à leur solitude.
  Sur l’écran, Médi refait surface auprès de Raffinon dans un fondu élégant. Cette dernière s’est tassée sur elle-même de contrariété, son nez devient menaçant, ses sourcils se sont abaissés et sa fine bouche fait une grimace vers le bas. Elle fulmine. Macrel, son opposant, règne sur la planète en maître incontesté depuis une décennie et c’est un client régulier de la Maison des Dames.
  — Que pensez-vous de ces propos, missis Raffinon ?

  La quinqua s’empourpre, contenant mal sa colère et l’envie viscérale d’émasculer le VG. Ses lunettes glissent vers l’avant et lui donnent un air d’institutrice qui s’apprête à réprimander un mauvais parent.
  — Ils sont scandaleux et indignes de nous, rétorque-t-elle d’un ton catégorique.
  Son nez s’étire davantage sous l’effet grand angle de la lacricam. Elle poursuit :
  — Notre représentant révèle au grand jour son incompétence à gérer la misère. Le vrai problème est que Médiane accueille toutes les exclues du vieux monde qui a trop de femmes et très peu d’hommes. Le gouvernement de la Terre se décharge sur nous de son malheur et les Terriennes sont victimes d’une traite dès leur arrivée dans notre ville, pendant que la prospère Huygenscity ferme ses frontières et ne se gêne pas pour nous envoyer des clients.
  Après une pause, l’ennemie de Macrel – qui semble peser ses mots – reprend.
  — En réalité, en créant la Maison des Dames, le VG a voulu attirer des touristes, rien de plus. L’État ferme déjà les yeux sur le travail des éducatrices dans certaines tavernes, car elles lui rapportent un revenu conséquent. Le regroupement des dames dans des maisons vise simplement à éviter que leur protecteur ne vende de l’alcool pour son compte, ce qui ferait des pertes pour le fisc.
  Prenant un air malicieux, Médi suggère :
  — Justement, ne peut-on pas dire avec le vice-gouverneur, que la Maison des Dames, en attirant les touristes, rendra Médiane enfin attractive et prospère ?
  Médi montre à l’écran un catalogue ayant pour titre « Catalogue des principales éducatrices médianes, avec leur nom, celui de leur protecteur et la somme que doivent débourser les amoureux voulant entrer dans leurs grâces. »
  — On touche le fond ! se désole Éli en s’affalant sur son siège.
  L’interview terminée, tout le monde plie bagages. Alors qu’une lacricam approche, Raffinon jette un coup d’œil furtif autour d’elle, vérifie que personne ne la regarde et balance son sac sur la machine qui se fracasse au sol.