I : Bienvenue sur Titan

11 - Sextant 1350 : Titan – 30° 17' 37" N, 5° 02' 15" W (Médiane)

 Depuis que Léda l’a quitté, c’est la grosse déprime. Sa libido est en berne, les vendettas ne l’intéressent plus et il refuse obstinément de participer au détroussage des Terriens fraîchement débarqués sur Titan. Il voit bien que ses hommes s’inquiètent. Un bip l’amène à consulter son émoti qui transmet sur les verres de ses lunettes une photographie un peu floue. L’image vient d’un agent dépêché dans la capitale et comprend la mention « LÉDA ». Peu convaincu par la photo, il consulte Lacrima par acquit de conscience, active les émotis de la maison de jeu où son gang a repéré le trio. Ce ne peut pas être elle, ou alors la jeune femme a radicalement changé. Son corps a quelque chose de différent mais son allure reste la même. Angelo reconnaît vaguement un détail sans pouvoir mettre le doigt dessus. Un geste, un tic peut-être. Il zoome, soudain intéressé, fait le point sur le visage et en reste bouche bée. « Purée de satellites ! Elle est métamorphosée. Comment C possible ? » Léda, la plus belle fleur de Médiane, se complaît dans la laideur et la médiocrité. Elle a coupé sa magnifique tignasse rousse et a troqué ses tenues prestigieuses contre une combi à deux balles. Non, cette femme insignifiante ne peut être sa Léda. Coz peut-être ? Les deux cousines se ressemblent. Et pourtant… Le logiciel de reconnaissance faciale ne se trompe jamais. Il répond à son agent sur place, en lui ordonnant de capturer la cible sans la blesser. L’émotion le gagne, il s’adosse à un mur avant de s’asseoir dans l’auberge qui porte son nom, Chez Angy. Un vieux troquet à étages, financé par l’héritage de sa mère remariée avec Raffinon. Il offre à becqueter, mais aussi un peu de chaleur humaine. On y rencontre une faune peu fréquentable de joueurs invétérés et avinés qui s’accommodent d’un alcool de mauvaise qualité et de quelques éducatrices. Les bagarres y sont choses courantes, mais les fonctionnaires ferment les yeux en raison des taxes encaissées qui alimentent la caisse noire de la ville.

 Assis seul, au fond de la salle qu’il surveille distraitement, Angelo tapote du doigt sur la table. Laquelle des deux vient-il de débusquer ? Les deux cousines se ressemblent. Il est gagné par une affliction soudaine, car la vision de cette femme le vexe. Son nouveau look est une trahison bien pire que sa fuite précipitée. Par son allure, cette fille qu’il a vue sur le trans renie tout ce qui avait pu les relier tant d’années et avait gommé, jusque dans son apparence, les traces de son métier. Le protecteur, comme il aime se faire appeler, est anéanti. Rencogné au fond du club où il passe ses journées à comploter, on lui porte le plat qu’il a commandé. Il le regarde avec dédain avant de le balayer du revers de la main. La nouvelle lui a coupé l’appétit. D’un clic, il ordonne à ses hommes d’arrêter la cible et de la ramener fissa à la maison.