I : Bienvenue sur Titan

8 - Sextant 150 : Sur Terre

 La sonde à propulsion envoyée au cœur d’Alice a retransmis des images bouleversantes de galaxies appartenant au Groupe local, à commencer par Leo A ou Phénix, tous deux distants d’environ un million d’années-lumière. Fort de ce succès, le Grand Jin a su trouver les arguments pour convaincre la Conseil que la béance pourrait être une main tendue vers l’humanité. Il n’hésite plus désormais à parler en public des voix intérieures qui l’appellent, c’est même devenu un élément phare de sa rhétorique en faveur de l’exploration des autres systèmes solaires. Il a d’abord cherché un raison médicale aux voix qu’il entendait, mais les murmures sont toujours là, patients et tenaces. À présent, Schmulien se demande si des formes de vies intelligentes ne tenteraient pas de communiquer avec lui, depuis le trou de ver. Deux éléments l’ont amené à cette conclusion. D’abord, les voix sont apparues avec Alice, ensuite, elles semblent venir du trou de ver. Où qu’il soit dans Sol, à heures fixes, les murmures reprennent et quand le Jin tourne le dos à Jupiter, les voix s’estompent. Pour l’expliquer, il n’exclut pas l’idée d’une sonde alien qui fonctionnerait comme un vieux transistor, à l’embouchure d’Alice, émettant un signal que lui seul capterait.

  — Dix-sept ans que ça dure ces conneries, confie-t-il à Eilliac qui l’attend. Alice s’est montrée plus que patiente ! Si l’humanité continue à hésiter, nous allons passer pour des pleutres aux yeux de tout l’univers !
  Au début, les Archontes n’avaient pas voulu entendre parler du projet d’exploration à cause de la guerre, puis à cause de l’après-guerre, enfin ils avaient accepté de financer la construction de vaisseaux pour l’opération Odin, du nom d’un dieu nordique de la victoire et de la vigilance.
  — Maintenant que les bâtiments sont prêts, il faut se rendre à l’évidence, l’expédition doit partir !
  — On vous attend là, Grand Jin !
  Schmulien raccroche son trans, il est plus que chaud. Il sera le premier souverain à nouer des relations commerciales extrasolaires et il voit déjà le nom de sa lignée gravé dans le marbre. Ce ne sont pas des pépés tout ratatinés qui l’en empêcheront.
  Il fait une entrée remarquée dans la salle du Conseil avec un retard de trente minutes. C’est voulu.

  — Bonsoir, honorables Archontes !
  Ceux-ci, vexés, ne répondent pas à son salut, à l’exception du doyen.
  — Bonsoir, Grand Jin !
  Schmulien, unique représentant direct de l’ensemble des citoyens de Sol, prend place au bout de la table, en face de Codra.
  — Ce rendez-vous a un air de déjà-vu, vous ne trouvez pas ?
  Élégant et d’une beauté légèrement apprêtée, Schmulien cherche à détendre l’atmosphère avec des airs désinvoltes. Il veut donner le rythme et conduire les négociations.
  — Nous avons tous un peu vieilli, je crois ! lance le doyen, ridé comme une pomme Reinette et tassé au fond de son siège automorphe.
  « Ces vieux croûtons ! pense le Jin. Ils n’abandonneront leurs fonctions que les pieds devant. » Les juges d’excellence se spécialisent dans des domaines variés et peuvent commander, prendre des arrêtés ayant force de loi, punir ceux qui ne s’y conforment pas ou encore déférer certaines actions devant les tribunaux qu’ils président. Le Jin n’a jamais trouvé cette concentration des pouvoirs très saine. Mais le père de Schmulien disait toujours que l’entente avec les Archontes venait de ce qu’on leur fichait la paix. En outre, aucun Archonte n’est aussi riche que le Jin ni ne pouvait lever une armée aussi puissante que la sienne. Depuis la Guerre du Split, Schmulien a retiré aux Archontes leur fonction d’ambassadeur des finances ou de l’appareil législatif en-dehors de leur colonie. Seuls le Jin et ses délégués, les gouverneurs, échappent à leur juridiction, en tant que représentants directs des citoyens, élus par le peuple et pour le peuple, dans chaque planète habitée. Avant de se lancer dans des joutes verbales interminables, Schmulien préfère en finir avec les amabilités dues au doyen de l’assemblée. Il lui sert un vieux proverbe terrien très apprécié des magistrats à vie.
  — Codra, le temps glisse sur vous. Que sont vingt années quand on vit deux-cents ans ?
  Satisfait, le vieil homme rappelle l’ordre du jour et ouvre son premier écran.
  — Chers collègues, je propose de commencer cette audience en prenant des nouvelles de l’astéroïde Oumuamua #3. Je laisse la parole au professeur Auber, directeur de l’Usa. Professeur...

  D’une main tendue vers la place libérée sur sa droite, le doyen invite le chercheur à commencer son exposé. Celui-ci se lève, les cheveux encore plus décoiffés qu’à l’accoutumée, toujours encombré de ses multiples feuilles-écrans dont certaines menacent de suivre la loi de la gravité. Auber fait glisser le premier transmetteur sur la table centrale qui déclenche une projection en réalité virtuelle.
  — Voici Oumuamua #3. L’armée souhaite l’intercepter car l’astéroïde menace de percuter la Terre. D’après nos calculs, il fait quatre-cents mètres de long avec un rapport de un sur dix !
  — Vous avez un holo ? demande Codra.
  — Non, mais on analyse la réflexion de sa lumière.
  Le visage de Codra se renfrogne en une grimace qui fait reculer son dentier dans son visage rabougri. L’enseignant-chercheur poursuit sa présentation.
  — L’objet a d’abord été jugé trop rapide pour être accessible à nos vaisseaux mais la mission reste faisable. Nous souhaiterions que cette intervention militaire soit combinée avec un objectif de recherche. C’est à cette condition que nous cofinancerons le projet.
  — Où est le problème ? hasarde le doyen.
  — Pour qu’il s’agisse d’une mission de recherche, nous devons nous poser sur l’objet et non pas simplement le survoler.
  Codra se tourne vers le Jin.
  — Qu’en dit le Jin ?
  — C’est faisable. Nous survolerons Mars puis contournerons le soleil, pour profiter de l’effet Oberth, commente-t-il. Notre armée a fabriqué un vaisseau d’une puissance de propulsion inégalée.
  Il tend de nouveau la main vers le chercheur pour lui céder la parole.
  — En utilisant un survol motorisé de Mars, poursuit Auber, une manœuvre solaire couplée avec la technologie du bouclier thermique permettra de lancer vers Oumuamua une sonde spatiale armée d’une dizaine de têtes nucléaires.
  — Hop, hop, hop ! l’interrompt Codra. C’est pas un peu radical ça ?
  — Plusieurs options ont été avancées, complète Schmulien, comme l’utilisation de la voile solaire et celle de la propulsion à fusion. Nous avons choisi le laser car nous pourrons réutiliser la technologie pour d’autres projets ambitieux dont nous parlerons plus tard.
  — Non, mais je veux parler des têtes nucléaires.
  — Ben… Il faut le faire dévier.
  — Et on peut pas le tracter ?
  — Nop !
  — Bon.
  — Le défi, poursuit Auber, consiste à atteindre l’astéroïde dans un laps de temps raisonnable, afin d’obtenir des informations scientifiques utiles. Si la sonde va trop vite, elle ratera sa cible et se contentera d’un survol, ce que l’Usa veut éviter.
  Médo aperçoit soudain l’holoboucle posée devant lui et regarde en direction de Codra, son rival, et remarque que son homologue l’a déjà épinglée à son uniforme.
  — Par tous les satellites de Jupiter, Schmulien ! Ne me dites pas que vous allez encore nous projeter dans une de ces horribles simulations !
  — Inutile cette fois de simuler, Archonte Médo ! Nous avons tous vu les images incroyables envoyées par Friendly.
  Auber se rassied et la transition se fait sans attendre. D’un clic, le chef d’État appuie sur le transmetteur qui métamorphose la pièce dénudée dans laquelle se tient l’assemblée en salle de contrôle.
  — Oh non ! se plaint Icmé, Archonte d’Europe, dont la mâchoire inférieure s’effondre.
  — Nous y voilà ! regrette Médo.
  Les Archontes sont transportés malgré eux dans un puissant vaisseau que commande Schmulien.
  — Eh oui ! Nous savons tous pourquoi nous sommes réunis ici, entonne joyeusement ce dernier.
  Le Jin doit admettre que si la tête de ces vieux barbons lui sort par les yeux, leur âge avancé les rend moins résistants. Ils semblent fatigués d’avance par le combat qui les attend. Les images capturées par la sonde tournoient sur les murs du prétendu habitacle. C’est au tour de l’Archonte de Ganymède, Épitre, de prendre sa tête entre les mains. Codra, amusé par l’attitude de ses collègues, a les épaules secouées par un rire qui fait rebondir ses tresses sur ses épaules galonnées.
  — Je vous en prie, Grand Jin, la parole est à vous, entonne-t-il une fois calmé.
  Celui-ci ne se fait pas prier.
  — Je vous remercie. Messieurs, comme vous le savez, Friendly a traversé avec succès le puits magnétique et nous a retransmis des images de ce qui se trouve de l’autre côté.
  La vue d’un système doté de géantes gazeuses à l’extérieur et de planètes rocheuses à l’intérieur met fin aux jacasseries.
  — Je n’irai pas par quatre chemins et vous poserai directement la question : allons-nous rester tranquillement là à regarder Friendly nouer des contacts avec une civilisation nouvelle, ou irons-nous voir par nous-mêmes ce qui s’y passe ?
  Le doyen fixe du regard ses confrères pour distribuer la parole. L’Archonte Basile, qui régne sur Titan, demande à parler sans débrancher le simulacre, ce que Schmulien perçoit comme un signe encourageant.
  — Je n’aurai à mon tour qu’une question, Grand Jin : combien ? Combien de Médiènes pour y aller ? Et sait-on revenir ? Car je vous rappelle que, pour l’instant, il s’agit d’un aller simple.
  Le Jin fait glisser son transmetteur sur la table, des nombres roulent jusqu’aux membres de l’assemblée.
  — D’après nos calculs, voici la valeur de ce que nous pouvons exporter. Il est clair que si une puissance alien a ouvert une voie vers elle – et c’est l’hypothèse retenue à ce jour –, c’est qu’elle veut quelque chose que l’on peut lui donner.
  — Et nous, qu’aurons-nous en échange ?
  L’homme politique gonfle ses joues en émettant un son suspect avec sa bouche pour signifier son ignorance.
  — Il n’y a qu’une seule façon de le savoir, finit-il par lâcher.
  — Et si c’était un piège ? avance Codra. Si on peut entrer dans Alice, quelqu’un peut en sortir.
  Ce discours oppose depuis des mois Alicosceptiques et pro-Alice. Le souverain répond aussi sec :
  — Pourquoi ne l’ont-ils pas déjà fait ? Depuis tout ce temps...
  Personne ne renchérit, chacun esquivant le regard de Codra qui rend la parole au Jin.
  — La pacification de Sol est achevée et un astéroïde fonce droit sur la Terre. Je suis d’avis d’envoyer une mission diplomatique dans la gueule du phénomène pour installer un comptoir dans l’autre monde. Un peu d’espoir nous fera du bien.
  — C’est du suicide ! s’exclame Médo.
  — Mais qui voudra s’engager dans ce voyage ? Votre Ren Eilliac ? demande Codra.

  — Et moi ! s’exclame le Jin, offensé à l’idée que personne ne l’ait cru suffisamment courageux pour faire lui-même le déplacement.
  Médo manque de s’étouffer et les autres Archontes se figent.
  — Vous voulez dire qu’on serait débarrassé de vous quelque temps ?
  — C’est exact !
  Codra, captivé par cette information, ose un trait d’humour.
  — Chers confrères, ça vaut la peine d’y réfléchir.