« Ici Gordo, producteur de Mars. Nous nous trouvons actuellement sur la Lune où les astronautes de la mission Odin sont en quarantaine. Tous sont volontaires pour visiter le trou de ver qui est apparu spontanément, mais une grande question demeure : qui a ouvert ce passage et pourquoi ? Certains astrophysiciens pencheraient pour une intelligence extraterrestre qui aurait dirigé Oumuamua #1 vers Sol, il y a des siècles. Les astronomes hawaïens avaient à l’époque identifié l’objet céleste en forme de cigare et remarqué une anomalie. Initialement immobile, l’objet s’était mis à tourner sur son axe pendant plusieurs heures, temps durant lequel sa luminosité s’était modifiée selon un facteur dix, au lieu des trois habituels. Les scientifiques de l’époque avaient pensé qu’il pouvait s’agir d’un corps inconnu avec des propriétés inédites même si les incohérences ne s’arrêtaient pas là. En effet, à l’approche du soleil, l’objet avait accéléré régulièrement sans perdre de sa matière, ni de son mouvement atypique, avant de s’arracher de l’attraction de l’étoile pour reprendre sa course inouïe hors de notre système. Si l’objet avait été téléguidé, il n’aurait pas fait mieux. En ces temps reculés, le directeur de la recherche à l’université d’Harvard, un certain Loeb, avait émis l’hypothèse qu’il pourrait s’agir d’un ovni venu recueillir des données sur notre monde pour le compte de civilisations aliens, mais la communauté internationale lui avait ri au nez. Si civilisation extraterrestre il y avait, les scientifiques avaient calculé qu’elle aurait mis des centaines de millions d’années pour venir jusqu’à nous et devait avoir disparu depuis longtemps. Il faut dire qu’à l’époque, il était plus facile de croire en dieu qu’en de petits hommes verts. »
Gordo conclut sa tirade par un rire moqueur de diablotin au moment même où la charmante Médi fait son apparition à l’écran. « Merci mon cher Gordo. De mon côté, j’ai potassé les écrits des ufologues qui évoquaient les peintures rupestres très troublantes découvertes dans la jungle indienne, vieilles d’environ dix mille ans et qui semblaient représenter des cigares dans le ciel, semblables à Oumuamua. Sortis de leur contexte pour être insérés dans des bandes dessinées, ces dessins n’auraient eu aucune ambiguïté et tous les lecteurs auraient immédiatement compris qu’il s’agissait d’une bataille spatiale. Mais la réserve scientifique ne voulait pas trancher sur le sujet. Toutefois, ces nombreux indices convergeaient vers l’idée que Sol avait été visité par une intelligence venue d’un autre système. Des équipes de recherche ont affirmé que des Suriens avaient entretenu des contacts avec la Terre, un millier d’années plus tôt. Cependant, il ne reste plus aucune trace tangible de cette rencontre. Pour les uns, cela s’explique par l’obsolescence des fichiers devenus illisibles, les instruments de lecture d’époque ayant tout bonnement disparu. Pour les autres, l’absence de preuve d’une telle visite invalide la théorie du contact. La légende raconte également que la rencontre entre les deux espèces avait donné naissance à un homme nouveau, post-humain, mais que la créature engendrée était si étrange qu’elle avait dû s’exiler dans l’espace lointain. Ce mythe est très répandu sur Titan, dans la communauté des Human+, mais de nombreux sceptiques au sein des Mondes Amis retrouvent dans ce conte les traces d’anciens mythes grecs, tels ceux du minotaure, du centaure, des satyres ou encore des sirènes, ce qui la discrédite à leurs yeux… »
Eilliac coupe son trans et laisse vagabonder son imagination. Certains chiffres le font chavirer quand il pense que, par exemple, sur environ cent-cinquante milliards d’étoiles, il y a plus de deux-cents milliards d’exoplanètes dans la Voie Lactée. Qu’en était-il de l’univers tout entier ? L’une de ces exoplanètes, certainement, attend l’arrivée des humains. Mais qui peut être assez fou pour ouvrir un trou de ver et tendre la main à une espèce qui dévaste tout sur son passage ? Qui, nom d’un chien, a ouvert Alice ? Voilà les pensées qui tourmentent le commandant pendant sa quarantaine. Il commence d’ailleurs à s’ennuyer ferme, tant l’ambiance est tranquille depuis leur arrivée sur la Lune. Ren a emporté avec lui un bagage léger dans lequel se trouve son livre fétiche, Robinson Crusoé, à l’origine de sa vocation de visiteur des cieux. Ça date de l’époque où il errait dans les rues de La Rochelle pour échapper à l’ennui. Ce roman l’a sauvé, il a donné un but à ses vagabondages et dirigé ses rêveries. Les paysages imaginaires de ses lectures devaient se concrétiser et, dès sa majorité, il s’était juré d’aller là où personne n’était encore allé. Depuis, il avait fait ses preuves. Sur Lalouar, entre les premières heures de vol, très occupées, et la phase finale d’abordage du trou de ver, Ren ne fera pas grand-chose à part opérer d’éventuelles corrections de trajectoire, dormir et manger. Aussi, l’une de ses occupations, ces jours-ci, consiste à préparer les playlists qu’il écoutera pendant le voyage.
Page, Olek et lui suivent un rythme de vie bien réglé : des repas à heures fixes et à la même table tous les jours, dans un espace confiné, du sport et un massage quotidien, avec un minimum de relations extérieures. Quant au sexe, il ne faut même pas y penser, les hommes absorbent un cachet qui les rend impuissants le temps du trajet. Page sera tranquille ! Tous trois font partie des rares officiers de carrière de la division, le reste de l’équipage est composé d’hommes inexpérimentés, de novices et d’anciens mousses promus de façon soudaine. Aucun d’eux n’est volontaire pour cette mission à haut risque mais le Gouvernement des Mondes Amis a cherché, par cette affectation, à se débarrasser d’anciens partisans de l’opposition déchue. Des officiers, comme le commandant Chomey, ne doivent leur nomination qu’au retour en grâce des impérialistes qui ont réclamé un titre honorifique, sitôt la Guerre du Split achevée. Le Chomey en question n’a pas mis les pieds sur le pont d’un vaisseau depuis vingt-cinq ans, mais son âge avancé l’autorise à prendre le commandement d’une expédition internationale. Il est soutenu par le Jin qui part conquérir Alice, accompagné de cent-vingt-deux personnes dont sa famille, des fonctionnaires et des troupes. C’est à Schmulien que reviendra l’honneur de fouler le sol du nouveau monde qui se trouve de l’autre côté de l’anomalie. L’équipe compte également des experts comme l’obscur Flouzefort, un astrophysicien, spécialiste de la région où est apparu le trou de ver, que Chomey a imposé à l’ingénieur Coralex, un militaire aguerri qui voit d’un mauvais œil la venue d’un civil sans expérience.
À l’intérieur du centre de quarantaine, les instructeurs travaillent à distance avec les astronautes et communiquent avec eux par écran interposé. Depuis son isolement, Ren n’a quitté que deux fois le centre pour tester l’intérieur de sa navette, baptisée Lalouar. Ses collègues navigueront sur leur propre bâtiment, afin de multiplier les chances de réussite de la mission. Page commandera L’Argus, Olek L’Écho et Chomey - colonel de l’expédition - La Gorgone. En visitant son vaisseau, la semaine précédente, Ren s’était senti encombré et mal à l’aise dans sa combi de vol. Il y retournera dans quelques jours, lorsque la navette se trouvera sous la coiffe de la fusée. À l’occasion de ces sorties, l’explorateur peut enfin rencontrer de vraies personnes, mais elles portent des masques et il a interdiction de leur serrer la main. Non seulement l’équipage doit éviter de tomber malade, mais il doit également s’habituer à la solitude du voyage interstellaire.
Pendant les repas, Page, Olek et Ren préfèrent autant ne pas s’afficher avec les politiciens de l’expédition qui militent en faveur de l’assujettissement des deux Ceintures et font passer les Terriens pour des salauds. Les trois comparses déjeunent donc ensemble, sans contact avec les cadres de La Gorgone, le vaisseau commandé par Chomey.
— La quarantaine lunaire, s’amuse Olek, c’est comme un sas entre notre vie sur Terre et celle dans le trou de ver. On doit s’habituer à ne compter que sur nous-mêmes.
Dans ses échanges avec le Jin, ce dernier lui répète que le tout ne sera pas d’entrer dans le trou de ver car Friendly l’a déjà fait. L’exploit sera d’en revenir vivants et de présenter à la Société géographique un rapport qui pourra lui rapporter le Grand Prix des explorations et voyages de découvertes. L’expédition sera historique ou ne sera pas. Odin entamera sous peu son périple avec ses quatre navettes, dont une est dédiée à la recherche, deux à l’armée et la dernière, La Gorgone, au personnel civil et administratif qui a été zombifié pour raccourcir la durée psychologique du voyage et diminuer les risques néfastes sur l’organisme. Il s’agira bientôt de réveiller tout ce petit monde.