— Password ?
— Les hommes naissent libres et égaux mais ils sont partout dans les fers.
— Comme c’est bien dit ! Entrez Madame !
Ça, c’est du mot de passe ! Éli s’est dit que ce serait une bonne introduction pour la réunion de ce soir. Que des dames pour l’instant, mais viendra le moment où des hommes rejoindront la cause. Raffinon est ravie, elles sont toutes arrivées. Elle les rejoint dans une salle dérobée au fond du dispensaire, un lieu sûr. Au bout du couloir, les cams s’agitent devant la porte où elles attendent en échangeant des mondanités que personne, à part Ed, ne comprend. Raff referme en douceur la porte derrière elle, vérifie que tout va bien pour Ed qui distribuera la parole aux complotistes. À chaque siège numéroté correspond un micro. Éli monte sur une estrade d’où elle domine tout ce beau monde.
— Mesdames, vous savez qui je suis, mais nous garderons ce soir notre anonymat. Vous ne m’aimez pas, inutile de se mentir. Mais vous êtes venues, ce qui signifie que nous nous rejoignons sur un point : la cause des femmes.
Murmures dans la salle volontairement mal éclairée, où les invitées et Raffinon portent un masque qui rend leur identification impossible.
— Sur Titan, poursuit-elle, nous sommes aussi nombreuses que les hommes, cependant vous êtes témoins du fait que nous n’avons pas accès aux plus hautes fonctions de cette société. À qui la faute ? Avons-nous seulement demandé l’égalité ? Je pense que oui, mais nous ne l’avons pas demandée assez fort, pas avec toute notre détermination, rien en tout cas qui puisse faire peur à un homme ou l’empêcher de dormir.
Une dame lève la main, Éli ne distingue que de vagues silhouettes mais elle connaît suffisamment ces femmes pour savoir qui demande la parole. C’est l’épouse de Basile, elle n’a mis au monde que des filles.
— Je vous en prie Cinq, prenez la parole.
Ed appuie sur un clavier qui éteint le micro de la conférencière pour le donner à madame Cinq. Celle-ci se redresse, elle a un peu d’embonpoint et dépasse Raffinon d’une bonne tête.
— Bonjour à toutes. Mon mariage a été arrangé par mes parents qui ne voulaient pas éparpiller leur fortune. Je ne suis pas à plaindre, mon mari a une bonne situation et je lui ai donné trois filles. Mais je rêve d’un autre avenir pour elles. Je voudrais qu’elles soient libres de décider du métier qu’elles pratiqueront et de l’époux qu’elles prendront. Mais quand j’en parle à monsieur Cinq… Comment dire ? Il fait semblant de ne pas comprendre ce que je demande et je sais que nous allons droit vers un conflit car je ne céderai pas.
Ces dames ont déplié leur trans qu’elles frappent contre la pomme de leur main, en guise d’applaudissement. Ed rend son micro à Éli.
— Voilà ! C’est exactement ce dont je veux parler. Très bien !
Raffinon, imitant ses invitées, fait vibrer son trans avant de poursuivre.
— C’est dur pour nous mesdames, mais nous appartenons à une frange de privilégiés. Imaginez ce qu’il en est des plus pauvres d’entre nous. Les femmes restent enfermées dans leur foyer, où elles sont cantonnées aux tâches ménagères.
La salle s’agite, les invitées s’offusquent. Une autre main se lève pour demander la parole.
— Madame Neuf, je vous en prie.
Éli croit reconnaître l’épouse de Médo. On l’a placée loin de madame Cinq car les deux femmes se connaissent. Discrétion, discrétion.
— Pourquoi ne pas demander à nos concitoyennes de renvoyer toutes leurs aides ménagères, servantes, jardinières ou nurses ?
Sa voisine agite la main comme un éventail, dans un déhanché qui lui fait prendre de précieux centimètres.
— Madame Huit, nous vous écoutons.
— Nous pourrions nous cotiser pour offrir des robots, même rudimentaires, aux foyers qui ne peuvent se passer d’employé de maison.
— Et pourquoi pas ? Voilà ce que nous devons faire mesdames, nous unir au-delà de nos conditions respectives. Permettez-moi d’insister sur le fait que, depuis Olympe de Gouges, les choses n’ont que peu progressé pour nous.
— Mon mari dit que nous avons tout de même le droit de travailler et de divorcer.
C’est Trois qui vient de parler, Ed l’avait repérée.
— Allez dire ça aux Terriennes réduites à l’esclavage.
La parole est à Dix.
— Ce sont des putains !
Éli réclame son temps de parole.
— Mesdames, vous voyez bien que c’est ce que veulent les hommes, nous monter les unes contre les autres. Tant que nous serons divisées sur le sujet, la Maison des Dames restera ouverte et tous les maris de la cité y tromperont leur femme sans jamais être inquiétés. Pourquoi ? Parce qu’ils diront que c’est de la faute des putains ! Qu’eux-mêmes n’y sont pour rien !
— Elles nous volent nos maris !
« Tiens, se dit Éli, Basile aussi se rendrait à la Maison des Dames ? Intéressant. » La salle s’enflamme, les commentaires fusent en-dehors de tout contrôle.
— Exactement !
Éli mitraille Ed du regard mais les micros sont bien coupés, il ne peut pas les faire taire.
— On ne s’écoute plus là, mesdames.
Éli ouvre son sac et en sort un petitsifflet. Elle hésite, pas très classe, se ravise et pense à la clochette qu’elle utilise pour appeler les nurses. Elle s’en saisit, la fait tinter, le son produit l’effet escompté. Silence complet.
— Excusez-moi, mesdames, mais vous connaissez les règles. Il faut lever la main sinon nous ne pouvons pas entendre vos arguments. Si je suis devant vous aujourd’hui, c’est que je veux fermer la Maison des Dames et pénaliser le recours aux éducatrices. Cette loi serait à la hauteur du bon sens, de la raison, des citoyennes que nous sommes. Quelle petite fille a déjà rêvé de faire la pute quand elle serait grande ? Aucune ! N’oublions pas cela. J’entends dire que les Terriennes ont le sang chaud mais ce n’est pas ce dont il s’agit. Leur esclavage est organisé depuis la Terre où elles sont trop nombreuses et maintenues dans la pauvreté. Elles ne peuvent hériter d’aucun bien parental et sont expédiées dès que possible dans le Golfe saturnien ou sur la Ceinture où les hommes sont trop nombreux.
Dix demande la parole, c’est la femme de Codra.
— Si elles sont si innocentes que ça, pourquoi elles s’échappent pas une fois qu’elles sont devenues riches ?
Éli prend des notes, ces questions lui permettent d’affûter son argumentaire.
— C’est parce qu’on retient leur bracelet d’identité ou leur enfant ou encore un proche. Tout est organisé pour maintenir ces femmes dans la servitude. Une fois qu’elles se sont échappées, elles ne peuvent pas faire cent mètres sans être contrôlées par un mur intelligent qui les dénonce aux flecs. Exfiltrer une éducatrice est très difficile. La seule solution serait d’interdire leur captivité.
Le débat se poursuit jusque tard dans la nuit, preuve que le sujet intéresse toutes les femmes, directement concernées ou non par la Maison des Dames. Pour Éli, l’enfermement physique des éducatrices ne serait que le prolongement de celui, plus moral mais pourtant tout aussi réel, des femmes de Sol.