Ça lui fait tout drôle de voir son propre visage sur la tête de cette machine. On l’a connecté à sa copie dès son arrivée à l’Usa. À terme, l’alter ego annexera l’émoti du scientifique à l’effigie d’Einstein, avec sa touffe de cheveux gris ébouriffés et son épaisse moustache en broussaille.
Au début, Eilliac a eu du mal à se familiariser avec Ren2, une caricature de lui-même. Comme si le doc avait voulu lui faire une mauvaise blague. Les mouvements raides et imprécis de l’avatar, sa voix nasillarde à l’accent ridicule l’agaçaient. Toutefois, après quelques mois, la machine s’est affinée et il s’y est habitué. Ce matin, Ren2 a même passé le test de Turing avec succès et Ren – ou Ren1 comme il se nomme lui-même par dérision – s’est surpris à être fier de sa réplique. Elle est devenue son confident, une oreille attentive à laquelle il se livre abondamment. Saviri, le spécialiste transféré de Titan, l’encourage à s’ouvrir à sa copie. Selon lui, les membres de l’équipage doivent pouvoir se fier à leur simulacre comme s’il s’agissait d’un ami. À terme, si la fusée mettait plusieurs siècles à revenir du trou de ver, les AA deviendraient les seuls dépositaires légaux de leur mémoire. Alors seulement, les données seraient récupérées à des fins militaires et de recherche.
L’explorateur doit commencer à s’organiser et réfléchir à tout ce qu’il veut emmener avec lui : films, musique, lecture, jeux ou ancêtres virtuels. Il doit également faire ses adieux à sa famille et à ses proches, ce sera plutôt rapide puisqu’il est orphelin et ne voit plus sa sœur Écleste. Son seul véritable ami est Schmulien qui l’accompagnera dans son voyage. Il s’est fait à l’idée de ne jamais revenir même si jusque-là les sondes sont parvenues à ressortir du trou. Il a disposé de six mois pour faire le deuil de son passé et accepter l’idée qu’il sautait dans l’inconnu. Il pèse et repèse ses bagages sous le regard las de Ren2.
— Les Archontes avaient peut-être raison de nous traiter de fous !
Il s’assoit sur sa mallette pour en écraser le contenu et le contraindre à entrer.
— Et toi, tu n’emportes rien ? demande Eilliac à sa doublure.
Ren2 pointe son index sur sa tempe :
— Tout est là. D’ici un mois je ferai fusionner mes informations avec celles du vaisseau.
— Tu veux dire, s’étonne Ren, que tes connaissances lui seront transmises ?
— Exact.
L’anthropologue reste perplexe.
— Et le vaisseau connaîtra tous mes secrets ?
Ren a soudain le sentiment désagréable d’avoir été trahi.
— Mais… Je me suis confié à toi. Personne ne m’a prévenu de ce transfert.
Ren2 prend un air étonné en remontant ses sourcils artificiels.
— Ça te gêne ?
— Un peu mon neveu ! Laisser filer comme ça mon intimité...
Depuis cette discussion, Ren a diminué ses interactions avec Ren2, trop intrusif à son goût. « Un espion, voilà ce que c’est. » Il n’aime pas le procédé qui le met devant un fait accompli et a décidé de poursuivre sa formation sans contact avec l’AA. Il en a parlé à ses équipiers, sans succès, Olek et Page ont l’air de s’en foutre. Quand ils dînent à la cantine, les spationautes débranchent leur doublure qui ne fonctionne que durant le temps de travail et peuvent alors s’exprimer librement.
— Je vous assure que c’est pas sain de les laisser nous dupliquer à ce point !
Chaque semaine, l’un des pilotes fait goûter aux autres un plat national mais Ren, qui a l’esprit ailleurs, ne savoure pas le goulasch à sa juste valeur.
— T’es parano, Ren, le coupe Olek qui trie les morceaux d’écureuil pour les imbiber de sauce.
— Ça n’a rien à voir. Je parle pas d’un complot, je dis que c’est pas prudent.
— Comment ça ? se renseigne Page.
— Par mesure de sécurité, je pense… je propose même que notre doublure ne nous ressemble pas à cent pour cent.
Il fixe ses collègues, à l’affût de leur réaction.
— En fait, tu crains qu’en communiquant constamment avec nos doublures, nous n’ayons plus aucune utilité aux yeux de nos employeurs. C’est ça ? demande Page.
— Oui, mais… Ça va plus loin. D’un point de vue éthique, il n’y a plus aucune différence entre la doublure et nous. Ils nous empruntent même nos expressions faciales. Doit-on en inventer de nouvelles ?
— De nouvelles expressions faciales ? répète Olek en trempant du pain dans sa sauce.
— Oui, exactement, reprend Ren. Comme un code pour nous distinguer de nos doubles.
Il avale enfin une bonne fourchetée de ragoût.
— Délicieux !
Le goulasch lui fait oublier un instant son obsession pour Ren2. Mais, une fois son plat terminé, ses idées refont surface. L’explorateur mesure désormais l’ampleur de l’intrusion de son employeur dans sa vie privée, avec les rapports quotidiens de Ren à sa machine. Ses collègues navigateurs, cependant, ne semblaient pas de cet avis.
— Tu sais, rappelle Page, les doublures ont toujours existé sous une forme ou une autre. Au début, les spationautes préparaient leur départ en binôme avec quelqu’un capable de les remplacer au pied levé, en cas de pépin ! Avec le temps, les robots ont remplacé les doublures, puis les AA.
— Oui, bien sûr, convient Ren. Mais je maintiens que la doublure n’a pas besoin de tout connaître de ma vie privée.
— Non, c’est vrai ! admet Page. Mais la découverte des émotions participe aussi à son intelligence.
— Et c’est ce que les médecins tentent de recréer avec nos doublures, coupe Olek. Ils recréent en une seule entité ces deux éléments qui forment ta personnalité : ta raison et tes émotions.
Ren se laisse convaincre un temps par l’argumentation rassurante de ses homologues, mais une petite voix lui dit qu’Olek et Page sont des militaires habitués à obéir sans contester. Lui, par contre, est chercheur et sa spécialité, l’anthropologie, consiste à fouiller.
Au bout d’une semaine, Saviri le convoque. Ren ne comprend pas immédiatement les raisons de ce rendez-vous impromptu. Il entre dans le cabinet sombre du doc qui l’invite à s’asseoir avant de commencer son diagnostic.
— Voilà. Si je vous ai demandé de venir, c’est que je me suis aperçu que votre doublure avait cessé de progresser de façon soutenue.
Le médecin montre une série de courbes qui se superposent les unes aux autres, en partant de zéro pour s’élever progressivement. Celle de Ren 2 entame une descente très nette en fin de course.
— Ce que vous voyez ici, commente le médecin, est un décrochage qui est survenu récemment. J’ai interrogé votre doublure qui affirme que vous avez diminué vos interactions avec elle.
— Et voilà qu’il me dénonce maintenant !
Saviri, surpris, reste un moment interloqué.
— Vous pensez vraiment que l’on a créé ces doubles pour vous espionner ?
— Non, mais… Le résultat est le même !
Le médecin se lève pour se diriger vers son patient.
— Ren, lui dit-il d’un ton rassurant, il y a toujours eu des doublures d’astronautes. C’est vieux comme la navigation spatiale. Vous croyez que les premiers hommes sur la Lune n’en avaient pas ?
Ren balbutie, les bras croisés en signe d’opposition.
— Je sais tout ça.
— Ren2 est là pour prendre votre place au cas où vous ne pourriez pas décoller. Imaginez que vous tombiez malade.
— Cela n’arrivera pas.
L’anthropologue prend sa tête entre ses mains.
— J’ai l’impression qu’il me vole tout ce que je sais. Il me dit qu’il va fusionner avec le vaisseau. Tout le monde aura accès à ma vie privée.
Le généraliste affiche un document sur le mur.
— Regardez, précise Saviri, j’ai conçu moi-même cet AA. Et voici le contrat qui me lie à l’Usa. Il est bien spécifié que les données recueillies par les AA restent la propriété de l’Usa et ne doivent en aucun cas quitter cette enceinte.
— D’accord.
Le toubib se rassoit.
— Il n’y aura pas de fuite, croyez-moi. Et, encore une fois, il y a toujours eu des doublures, ça fait partie du protocole. Vous devez lui faire confiance. Par contre, sachez que si vous et votre doublure ne vous entendez pas, je ne pourrai pas valider votre diplôme et là, pour le coup, vous ne partirez pas.
Ren quitte le doc rasséréné et retrouve son émoti dans l’entrée, où la balle flotte en bourdonnant, moustache tombante. Bien sûr, la doublure assise plus loin dans la salle d’attente a tout entendu. L’original rejoint sa copie sans même échanger un regard, puis part devant, silencieux, en se demandant quelle leçon retenir de cet épisode.