I : Bienvenue sur Titan

5 - Sextant 1350 : Titan – Orbite basse (+ 400 km)

  Je suis sur Terre ou dans un endroit qui lui ressemble, du temps d’avant le grand hiver volcanique. Je me sens bien, j’avance en poussant les herbes hautes de la main dans un léger bruissement, et j’admire les couleurs des fleurs ouvertes. C’est là que je le vois, il est tout près de moi derrière un arbre. Il se montre, il a le corps d’un homme, encore plus grand qu’un Titanien et plus allongé aussi. Son visage est déformé et ça me contrarie. Le nez a presque disparu, ses yeux sont immenses sur des pommettes hautes, les traits sont inexpressifs. Je n’ai plus peur. Il avance vers moi en dégageant les feuilles avec un instrument circulaire et transparent. Je veux crier et partir mais je ne peux ni parler ni bouger. Pourtant j’entends ma voix mais elle reste dans ma tête. Il est toujours plus près, tellement près que je sens son souffle sur mon visage, dans une rencontre sensuelle, presque charnelle. C’est là que je me réveille chamboulée, seule dans ma cabine, et quand je regarde autour de moi, je ne vois que la nuit de l’espace et son néant qui m’engloutit. Qu’est-ce qui m’effraie le plus ?
  C’est l’heure de se lever. Chaque matin, j’oublie les souvenirs de la veille. Une manière de me protéger, il paraît, à la façon des vieilles ardoises magiques. On fait glisser une bande verticale sur l’écran et tout ce qui est écrit dessus disparaît. Avec le temps, mon passé est devenu irréel. Je ne suis même plus certaine qu’il ait existé. La douleur est tapie quelque part en moi. C’est peut-être ça ce cauchemar : j’apprivoise mes peurs, comme un enfant. J’ai souvent l’impression d’avoir enfermé mes souvenirs et mes peines dans une boite. Parfois quand je dors, mon inconscient rouvre la boite, rappelle le souvenir et la douleur revient. Ça me soulage il paraît. Je ne veux pas oublier. Je sais que c’est là, à disposition, et je m’en veux moins d’être passée à autre chose.
  En orbite, je trouve un peu de répit. Enfin libre ! Je n’ai jamais vécu seule, sans personne pour me dire quoi faire ou quoi penser. Et, à bien y réfléchir, je n’ai pris jusqu’ici que très peu d’initiatives. À trente ans, je peux enfin décider et agir par moi-même. Je vais faire quoi de cette liberté ? Je me le demande. Passé le premier moment de joie de me savoir indépendante, j’en viens maintenant à me demander comment je vais changer des habitudes vieilles de quinze ans, où je ne remettais jamais en question mon existence.
  On m’a volé ma vie, et maintenant on me la rend. Libre et confinée en même temps dans ce cylindre étroit. Est-ce seulement possible ? Libre dans un monde carcéral. Personne désormais ne sait où me trouver ; moi-même, d’ailleurs, je ne peux deviner à la minute près où je suis exactement. Je sais seulement que je tourne en orbite à quatre-cents kilomètres au-dessus du nimbe orangé.

  Je n’ai mon diplôme que depuis quelques semaines. C’est Storf qui l’a validé après un stage éclair. Au cours de cette formation de pilote, j’ai rencontré des indigènes, des Titaniens de tous âges, seuls ou en famille. Les recrues d’Hobocloud ressemblent à une cour des miracles avec des éclopés, des tuberculeux et d’anciens tôlards. Les trois-quarts des candidats sont des bâtards, des sauvages dotés d’extensions animales, une crête ou une queue. Je me suis amusée à établir un bestiaire et j’ai découvert que les félins – oreilles pointues, crocs rétractables, museaux fuselés – l’emportent sur les chiens – extensions velues, barbichettes ou crinières que leurs proprios caressent à longueur de journée. Un maquillage permanent imprime parfois leur visage avec une gueule de chat, de zombie ou de chiot, de préférence triste et larmoyant. J’en ai déjà vu un ou deux dans ma rue, mais jamais regroupés en si grand nombre. Eux, par contre, se qualifient d’Human+ et prônent l’utilisation éthique des nanotechnologies. Ils améliorent l’espèce humaine sans nuire au monde animal. Les antennes implantées sur leur crâne captent des fréquences inaudibles, les queues et les crêtes réagissent à leurs émotions et tous se vantent d’avoir donné un sens à leur corps qui reflète leur personnalité.

  Storf était notre instructeur, un grand gaillard effrayant au crâne rasé, à la mâchoire carrée et au front belliqueux, qui m’a d’abord impressionnée par sa stature forte et musclée. J’en avais une peur bleue avant de le connaître un peu mieux. Storf, c’est le gars fiable, sur qui on peut compter. Il est antipathique, l’air méchant et sa bouche ne s’ouvre que pour cracher des ordres qu’il vaut mieux exécuter sans discuter. Les candidats sélectionnés pour conduire des maisons-orbitales espèrent tous bénéficier d’une seconde chance dans la vie, repartir de zéro, effacer leur ancienne ID.
  Cinquante postulants étaient présents le matin des épreuves de sélection, dont moi. Durant notre entraînement, Storf nous a enseigné les rudiments du pilotage, des commandes automatiques et du fonctionnement des appareils de bord. Il nous a également entraînés aux gestes de survie et à l’emploi de l’équipement d’urgence auxquels les parents semblent plus particulièrement attentifs. J’ai pratiqué les premiers secours avec deux de ces chiens mal léchés, une fille et un garçon à la physionomie atrophiée, les cheveux délavés et les yeux éclaircis par un soleil absent. Merci du cadeau ! Je dis ça, parce que les Titaniens sont plutôt lents, pas très efficaces, même s’ils sont endurants. Car là, ce qu’on nous demandait exigeait une certaine réactivité. La première fois que j’ai vu des Titaniens en chair et en os, je me souviens, je les ai trouvés hideux, mais aujourd’hui mon point de vue a changé. Nous sommes physiquement plus forts que les autochtones et nous les prenons de haut. C’est pas juste. Comment s’étonner ensuite que les indigènes ne puissent pas nous blairer. Je tente donc de faire connaissance avec les deux bâtards affectés dans ma team.
  — Je m’appelle Coz, je viens de Médiane.
  Le garçon répond en premier.
  — Moi C Jénard.
  — Et moi Tsuk.

  Je suis sensible à la voix rauque, venue d’outre-tombe, de mon interlocutrice. C’est une géante, avec une belle poitrine et des jambes immenses. Un fantasme sur pied.
  — T dans un gang ? elle demande au garçon.
  C’est vrai que les oreilles de Jénard sont scarifiées et que son visage est recouvert de piercings qui lui donnent un air de canaille. Je ne parle même pas de tous les tuyaux qui sortent de son crâne, destinés à capter des ondes interplanétaires. Il se défend :
  — C over tout ça. J’veux recommencer a new life.
  Il a également une longue queue préhensile greffée sur son coccyx, qui frappe l’air ou s’enroule, selon. Jénard suit mon regard et comprend :
  — J’peins avec ! qu’il me confie.
  — T artiste ? insiste Tsuk.
  — Maint ’nant ouaip.
  En guise d’émoti, le guy possède un robot-espion et la miss un dragon rouge qui volète sur son épaule. La composite a les traits fermés, la silhouette élancée avec des hanches absentes, malgré un petit ventre gonflé. Des sourcils réguliers surplombent son regard intelligent qui pénètre l’âme directement. Elle me paraît féroce, n’accordant son attention qu’aux interlocuteurs qui lui plaisent. Ça va être coton de bosser ensemble. Je crois naïvement que ses ailes articulées, imprimées dans un matériau semblable à de l’os, ne servent à rien. Qu’elles sont là pour la déco.
  Storf lance le signal et c’est parti.
  — Le travail en groupe, explique-t-il, consiste en un exercice de réa, pour lequel il faut une victime, un secouriste et une troisième personne qui notera les résultats. Attention, durant cet exercice, vous serez dépendants les uns des autres. Vous vous verrez attribuer exactement la même note car, là-haut, vous devrez vous entraider, quelle que soit votre colonie d’origine. Go !

  On tire au sort chaque rôle et, évidemment, je dois me contenter de chronométrer les performances de Jénard qui tente de réanimer Tsuk. Un escargot qui sauve une tortue. La poisse ! Storf circule dans les allées entre chaque groupe, mains dans le dos, examinant d’un air réprobateur nos prestations. Il me stresse. Comme tous les Titaniens, Jénard est très lent, ce qui rend l’exercice interminable et j’ai parfois l’impression qu’il prend un malin plaisir à me faire marronner. Quand Storf approche, il s’active davantage, c’est évident. Je ronge mon frein, je crois bien que mes deux partenaires se sont donné le mot pour me faire sortir de mes gonds.

  — Guys, ça compte beaucoup pour moi ce job ! je leur dis.
  Par bonheur, tous les groupes sont mixtes et je vois un Terrien craquer et s’énerver après un autochtone. Son partenaire, je suppose.
  — Vous êtes disqualifiés ! aboie Storf immédiatement.
  On voit bien qu’il contient sa colère. Il poursuit :
  — L’entente entre les membres du groupe fait partie du test. Vous ferez comment là-haut quand vous aurez un pépin ? Vous devez transcender vos différences. Activez-vous !
  Waouh ! Tous les indigènes accélèrent le rythme, même mes deux compères y mettent plus d’entrain. L’entraînement se poursuit à l’intérieur d’une réplique de ce qui nous servira d’habitat durant les six prochains mois. Storf nous enseigne comment manipuler un bras-robot et lancer un filet. Nous pratiquons également les rudiments de l’électricité et de la plomberie pour les pannes mineures.
  — Jénard, crie Storf, tu es désigné volontaire pour utiliser le bras mécanique qui sert à capturer le ravitaillement.
  Personne n’est vraiment surpris, c’est le plus téméraire d’entre nous. Jénard s’installe dans la maison-orbitale. Nous, on reste dehors et on suit l’épreuve par visio sur un mur-écran.
  — We can’t see shit ! grogne-t-il.
  — C’est pas faux, commente Storf qui est resté parmi nous avec son micro. Toutes les caméras ne permettent pas d’avoir une bonne vision périphérique. La règle est de ne jamais approcher le bras-robot à moins de soixante centimètres d’un vaisseau, trente centimètres en cas d’extrême urgence mais pas plus. Vous risquez de balafrer la coque qui se videra de son air. J’insiste ! La moindre étourderie dans l’espace peut vous coûter la vie !
  Là, on rigole plus, il a cassé l’ambiance. J’examine notre instructeur plus en détail. Quelque chose me turlupine. Il a l’air d’un Titanien mais son élocution et sa syntaxe sont celles d’un Terrien. Ce doit être un Terrien très bien intégré. Il est bluffant. Jénard s’en sort brillamment, à l’instinct, puis nous attendons que notre tour arrive.

  L’après-midi est consacrée aux activités physiques et sportives, la bête noire des Human+, avant de monter et démonter le matériel de sortie extravéhiculaire. Le scaphandre, quoi. Enfin, nous passons l’épreuve-phare, celle au plus fort coefficient : l’épreuve de pilotage. Je suis volontaire pour passer en premier, qu’on en finisse. Nous prenons le falldown puis une navette qui nous achemine vers la station Hope. Un holo-instructeur qui ressemble à Storf me conduit dans une alcôve où m’attend ma maison-orbitale. Je monte dedans et je me retrouve seule dans l’engin pour la première fois. Mon sang-froid m’étonne presque, je suis plus à l’aise quand on cesse de me donner des ordres. Je m’assois devant le poste de pilotage, dos calé contre mon siège, en gardant une distance de dix pouces. Ni trop loin, ni trop près du volant, la ceinture s’enclenche automatiquement. J’abaisse un bouton pour démarrer et le tableau de bord s’illumine de lumières bleutées. Magnifique ! Quand Storf commence le décompte dans mes écouteurs, je mets les gaz. Il me donne le feu vert et je lâche gentiment les attaches pour expulser mon vaisseau de l’essaim. Ce qui me frappe le plus, c’est l’absence de son, juste le bruit sourd de ma coque qui tape sur le pont avant de s’éjecter. J’arrête le moteur et déclenche la RA, des pointillés s’affichent dans le vide que je suis avec précaution. Après, plus de bruit, le silence absolu. Juste la voix de Storf qui me guide. Elle s’est faite plus douce. Des autoroutes à cinq voies se superposent les unes aux autres sans que j’en comprenne la logique. Je panique, crispée sur mon manche, débordée de tous les côtés.

  — Va falloir penser à passer la seconde ! me cingle Storf.
  J’accélère en allumant de petits jets à l’arrière qui me propulsent et tout change. Je ne suis plus dépassée par les autres mais escortée, nous naviguons à la même allure et je peux me concentrer sur mon couloir. Je me détends, je regarde l’ombre de Titan projetée sur Saturne et je m’aperçois que je n’ai plus peur.
  C’est plus tard dans la soirée que les résultats tombent. Jénard a compensé sa lenteur par un travail méticuleux et il réussit brillamment ses examens. Tsuk et moi avons fini noyées dans la masse, bien plus loin dans le classement. Soulagée d’être sélectionnée, les larmes aux yeux, je veux serrer ma camarade dans mes bras, mais elle se contente de presser ma main dans la sienne. Je sais que, pour elle, c’est déjà beaucoup. Storf nous congratule puis nous demande de nous rassembler. Il se poste devant Jénard et déclare sur un ton impérieux :
  — Tu seras le référent des Orbitaux.
  Jen fait la moue, cette perspective ne semble pas le réjouir. Du travail en plus.
  — Et si je veux pas ?
  Notre instructeur désigne le trans qui pend à son cou.
  — Tu vois ça ? C’est la liste des candidats. Et c’est moi qui valide. Alors ?
  Jénard hoche la tête dans un signe d’approbation, sa queue pendouille, c’est tout son corps qui exprime sa lassitude. Mais Storf l’ignore superbement et félicite son protégé d’une bonne claque sur l’épaule qui le fait vaciller. Tsuk et moi allons le consoler.
  — Ça va pas ? je lui demande.
  Sa queue remonte au niveau de ses épaules, les poils hérissés.
  — J’veux plus être le boss, C over tout ça.
  — C’est pour ça qu’il faut que ce soit toi ! Il nous faut un leader qui ne veut pas du pouvoir.
  Il me regarde en soulevant un sourcil, accueillant ma remarque avec perplexité.

  La nuit a été courte et je me réveille un peu sonnée par la fiesta qui a suivi notre titule. Nous avons dormi dans une caserne sur Hope et c’est aujourd’hui que je reçois ma première mission. Je m’habille. Dans le couloir, je dépasse le bureau de notre instructeur, sa porte est ouverte et j’ai une inspiration. J’ai besoin d’un dernier conseil. Je frappe, il se retourne et a l’air étonné de me voir.

  — Monsieur ? On peut revoir ma carte une dernière fois ?
  Il coupe son trans et désigne une chaise devant son bureau.
  — Bien sûr. Tu connais la consigne ?
  — Oui, ne jamais commencer si on n’est pas réveillé.
  Il tend les bras et pose les mains à plat sur la table, pour lui tout est dit.
  — Et pour la route ?
  — Écoute. Le débris, si tu le vois, il te voit aussi. Et s’il est sur ta trajectoire, tu es aussi sur la sienne. C’est dangereux. Une seconde d’inadvertance et ton vaisseau explose.
  — Génial !
  — Pas de chasse la nuit. Si le soleil est caché par Titan ou Saturne, il n’y aura pas d’éclat et tu ne verras pas le débris arriver.
  — Ok.
  Il se lève et me raccompagne jusqu’à la porte. Je suis congédiée.
  — Coz, tout va bien se passer, tu vas voir.

  Je me retrouve sur Hobocloud dans une capsule de quarante mètres cubes où je peux à peine me lever et tenir debout. Avant le décollage, Hope m’adresse mon premier ordre de mission, une liste de cibles à attraper dans mes filets et à faire désorbiter. J’en choisis une, de taille moyenne, puis je m’engage sur l’une des voies de l’orbite basse, dans un couloir qui m’est attribué. Je démarre mon vaisseau en douceur et suis les pointillés. Je quitte la piste avec l’impression de glisser dans le vide. J’ai démarré avec le soleil dans le dos, les maisons-orbitales scintillant tout autour de moi et je me sens libre, personne pour me regarder ni me juger. Storf a dit « Tu commences quand tu te sens prête, y’a pas de rush. » De toute façon, je touche un fixe puis une com si je dépasse mon quota. Alors, je prends le temps de contempler la vue. Je m’éloigne de Hope en traînant un peu, Saturne dans le dos et Titan devant moi, avec le soleil qui irradie sa brume à contrejour. Là, je ne dois pas chasser. Trente minutes par demi-révolutions, c’est le temps dont je dispose pour traquer mon débris.