Grand et mince, le visage fin et allongé, le regard doux, l’anthropologue va sur son trente-cinquième anniversaire. Son intelligence et sa grâce naturelle le prédisposaient à se hisser dans les hautes sphères. C’est du moins ce que pense le Jin. Eilliac est écouté car on lui doit le projet de colonisation du Golfe saturnien qui a permis aux industriels de s’engraisser. Ce que Schmulien apprécie par-dessus tout chez ce jeune, c’est qu’il a une vision juste des choses, la même que la sienne à vrai dire. Mais le Jin a prévenu son protégé qu’il devrait s’armer de patience car, dans un premier temps, il faudrait familiariser les Archontes avec l’idée même d’un voyage interstellaire. Ce qui est loin d’être gagné, car plus on vieillit plus on s’assèche dans le corps et dans l’esprit. Les vieillards qui composent l’assemblée ont trop à perdre en finançant une expédition aussi risquée. Schmulien sent bien qu’il devra y aller de sa poche.
Des visuels dynamiques accompagnent à présent les propos de Ren Eilliac.
— Le vaisseau recréera la gravité grâce à son anneau central autour duquel tourneront les quartiers de l’équipage. Celui-ci maintiendra une forme physique presque équivalente à celle développée sur Mars ou Europe.
— Mesdames et Messieurs, voici La Gorgone…
« Enfin, ça commence ! », se réjouit Schmulien. Il adore ces immersions dans des mondes virtuels. Il clipse l’holoboucle à son oreille et se sent déjà mieux, tout porté qu’il est par la projection d’animations d’un réalisme exacerbé. Lorsqu’il tourne la tête, la pièce dénudée dans laquelle il se trouve se transforme en salle de contrôle où des ingénieurs s’affairent pour diriger le puissant vaisseau. « Tiens, Coralex ! Il s’est représenté dans le vaisseau. Ok. J’ai compris le message, il veut être du voyage ». Il balaie la salle du regard et voit les Archontes dans son champ de vision. Il ne peut contenir un soupir d’exaspération, « Punaise, qu’ils sont ridicules avec leurs postiches loufoques ». Il les sait hostiles à ce programme, mais ils ne résisteront pas longtemps à ses demandes insistantes. Bientôt, ces vieux notables seront à sa merci et il pourra enfin recruter l’équipage de son choix pour partir à la rencontre de peuples intelligents dans les systèmes voisins. Adios amigos ! Cela se fera car il se sent appelé au-delà de la porte gravitationnelle qui s’est ouverte dans Sol. Et quand il dit « appelé », ce n’est pas au sens figuré. Il entend réellement des voix, surtout au moment de s’endormir. Son psy s’obstine à croire qu’il s’agit d’une forme douce de schizophrénie. Mais Schmulien, lui, sait à coup sûr que le psy fait fausse route. Il opterait davantage pour de la prescience et cette bizarrerie plaît beaucoup à son épouse. Ils s’amusent ensemble à déchiffrer la manifestation de cette voie intérieure. Ils ont même fait appel à un médium. Ces appels le poussent à sortir sur le balcon et à regarder le ciel. Madame Schmulien a fait le point avec un Sextant. Pour trouver l’astre, elle suit la direction du nez de son mari, pointé tout droit – dit-elle – sur Jupiter. Zut, il a décroché. Codra, le doyen de l’assemblée, prend la parole.
— Ce programme extraordinaire, mon jeune ami, ne sera pas immédiatement lancé car, comme vous le savez, le gouvernement de la Terre doit gérer d’autres priorités. Tout d’abord il y a la guerre…
— La guerre est bientôt finie ! coupe le Jin. Ce n’est plus qu’une question d’heures. Les splitters ont été écrasés par notre courageuse armée.
Le chef des Mondes Amis considère sa propre présence au sein du conseil comme une corvée à laquelle il ne peut malheureusement pas échapper. Cette réunion l’exaspère. Nouveau silence, l’assemblée contemple la Voie Lactée. Et toujours ce Coralex qui va et qui vient. Quel drôle de lascar celui-là. Le Jin le suit du regard et, patatra, la tête de l’ingénieur se transforme en bête immonde en même temps que son corps pousse de façon exagérée en se disloquant de tout côté.
— Nom d’une lune !
Codra l’interroge :
— Vous dites ?
— Qu’on m’appelle Coralex tout de suite.
— Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Vous ne l’avez pas vu ?
Le doyen reste interdit, le Jin se retourne vers son protégé mais Eilliac ne comprend pas ce dont il s’agit. Schmulien lève la voix :
— Coralex, venez ici tout de suite !
Un homme brun, à la barbe fournie, déboule dans la salle, tout penaud, comme poussé sur scène par des camarades mal intentionnés.
— Majesté.
— Qu’est-ce que c’est que ce lézard tout pourri que vous avez incrusté dans la simulation ?
— Quel lézard, Majesté ? Je ne comprends pas.
— Eh bien, je vous ai vu vous, ça c’était drôle. Et puis, d’un coup, vous êtes devenu un lézard. Et ça, c’était pas drôle du tout.
En étendant ces propos, Coralex se demande si le Jin, souvent taquin, ne serait pas en train de se foutre de lui. Il cherche une aide auprès du jeune Eilliac qui répond par une moue dubitative, puis se tourne vers le vieux Codra qui expire de l’air avec sa bouche avec un petit bruit sec. Personne ne voit ce dont il s’agit. L’ingénieur se ressaisit.
— Je ne comprends pas Majesté. Ce doit être un bug, je vais vérifier ça tout de suite.
— Faites !
L’abattement fond sur Ren, contrarié par la mauvaise humeur du Jin. L’effet de la 3D est gâché.
— Bon, reprend le doyen, retournons à nos moutons si vous le voulez bien. Nous parlions du coût du projet. La pacification, elle aussi, aura un prix. Nous calmerons les esprits en faisant preuve de largesses. Tout ça est mathématique. En un mot comme en cent, nous n’avons pas les moyens de vos ambitions. Et s’il faut choisir entre la pacification des colonies et l’exploration de l’espace, je pense que mes collègues et moi-même voterons pour la première.
Ren Eilliac plonge ses grands yeux bruns dans ceux de Codra, tandis que ses fines lèvres retiennent une réplique cinglante. Ses pensées vont si vite que le Jin lui a recommandé de compter jusqu’à sept avant de répondre aux Archontes. Un, deux, trois… Ren donne une impression d’humilité, il reste sur la réserve, et surtout à la place que les puissants lui ont assignée. « Ils vont adorer », a promis le Jin. L’adolescence de l’explorateur en herbe s’est abreuvée de lectures qui l’ont porté à rêver d’aventures extrasolaires, surtout Robinson Crusoé qu’il emporte toujours avec lui, tel un porte-bonheur. Ce projet de voyage le consume de l’intérieur, l’empêche de dormir et lui coupe l’appétit. Il faut y aller, il le sait, il le sent. Schmulien a même ces sortes d’hallus qui l’attirent vers l’horizon de Sol. Il doit y avoir une explication scientifique à ce phénomène. Des ondes, peut-être. Radio ou quelque chose comme ça.
Le grand oral se poursuit. Pour gagner la confiance des Archontes, il doit les flatter. Il répond aux questions avec précision, récite son argumentation avec ardeur mais, au fond de lui, il a hâte que la séance se termine. Sa prestation, il l’a compris, n’aura aucun impact sur ce public, sourd à ses arguments. C’est couru d’avance.
— Les difficultés pour atteindre le fin fond du système solaire, objecte le professeur Auber, sont sans commune mesure avec celles rencontrées pour atteindre Titan. Qui plus est, le coût de votre projet est exorbitant !
« Quel lèche-cul celui-là ! se dit Ren. Comme si tout le pognon lui revenait de droit. » Pas besoin de lunettes AR pour connaître le CV du bonhomme, directeur de l’Union Spatiale Aéronautique, professeur émérite en astrophysique, on le voit sur tous les écrans de Lacrima.
— Nous ne pouvons pas demander aux colonies un nouvel effort sur l’impôt, surenchérit Médo, son voisin. Environ deux fois le prix du programme d’exploitation du Golfe solaire qui, lui au moins, est rentable grâce au deutérium, à l’hélium ou encore à l’hydrogène.
Le Jin a le sentiment que le conseil, repu des dividendes générés par l’exploitation minière des colonies, ne voit pas l’utilité de poursuivre l’exploration de l’espace. « Des chiens trop bien nourris. » Cette fois, il prend la parole. De vingt ans l’aîné de Ren, Schmulien reste le plus jeune membre du conseil, auquel l’anthropologue fait face. L’homme politique a du charme à revendre et en abuse sur ceux qui l’approchent ; sous une allure désinvolte, il mène l’Empire d’une main de fer. Son sourire enjôleur s’estompe, il décroise les jambes et pose ses mains sur le bureau, signe que l’heure n’est plus aux batifolages.
— Messieurs, la conquête de planètes habitables est vitale pour notre économie ! Avec ce programme, nous trouverons certainement un écosystème riche en minerais ou toute autre ressource naturelle, qui sait ? Ça boostera notre industrie mais aussi le commerce. De surcroît, l’éventuel contact avec une civilisation développée nous ferait faire un bond technologique.
Il fait sombre dans la salle de réunion, un mince filet de lumière laisse deviner les traits plissés des magistrats, trop vieux pour comprendre les motivations du Jin. Une pensée traverse l’esprit du souverain. « Ils ont cessé de rêver. Ils n’ont plus de projets. » Il se tourne vers Eilliac et l’invite à conclure. Cette conclusion, ils l’ont écrite ensemble. Ren l’a récitée cent fois, devant son miroir, ses amis, les membres de la Société géographique. Elle en jette.
— Honorables Archontes, Jin tout puissant, Professeur, j’entends les arguments du conseil et je comprends son inquiétude. L’exploitation de la ceinture d’astéroïdes et du Golfe saturnien est rentable, mais elle n’apporte rien à la connaissance humaine. Scientifiquement, nous ne progressons plus, nous dormons sur nos lauriers.
Il dit cela avec une profonde inspiration et une certaine emphase dans le ton de la voix.
— La plupart des universités, reprend-il, ont mis la clé sous la porte, alors que les colonies ne forment plus que des ingénieurs, aucun chercheur. Si nous pouvions entrer en contact avec une civilisation extrasolaire, en explorant d’autres systèmes, nous pourrions de nouveau fabriquer de la connaissance. Ceux qui auront misé sur mon équipe deviendront les maîtres de Sol. Il faut que ce soit vous.
« Punaise, il a assuré grave. » La vue du Jin s’est accoutumée à l’obscurité, il devine le profil droit et noble du jeune aventurier, puis se tourne vers ses collègues pour jauger leur degré d’approbation. Ces messieurs ne daignent même pas le regarder, et font mine d’être absorbés par leur trans. Le souverain, cheveux courts en bataille, repose son regard sur le jeune homme avec un visage amène.
— Monsieur Eilliac, je vois bien que votre projet arrive trop tôt par rapport aux préoccupations du conseil, même si mon souhait le plus cher reste de vous accompagner dans votre périple, à la recherche de mondes habités. La pacification des colonies nous conduit à réviser nos priorités, mais ce n’est que partie remise. Nous continuerons à financer vos recherches et nous nous reverrons ici-même en des temps plus cléments. Honorables Archontes, Professeur, la raison pour laquelle je soutiens et soutiendrai ce projet est que je ne crois pas que nous échapperons au Grand Filtre. Comme vous le savez tous, la probabilité qu’existent des civilisations aliènes est très élevée, mais « où est donc passé tout le monde ? » comme dirait l’autre. Hanson a répondu à cette question en affirmant que toutes les civilisations technologiques s’étaient autodétruites. Et personnellement, je ne crois pas que nous ferons exception.
— Vous dites ça pour nous casser le moral ! se renfrogne Codra.
— Changement climatique, guerre chimique, maladies, etc. La liste est longue ! répond Schmulien en balayant l’air devant lui d’un geste las. Bientôt, Sol fera partie de l’astro-archéologie. Il n’y aura plus que nos AA et nos bots pour entretenir notre mémoire.
— Merci votre Majesté, vous avez illuminé ma journée !
Le Jin remercie le jeune chercheur et demande à son assistant de récupérer les holoboucles. Il en garde deux dans la poche de son veston afin de faire profiter sa femme de ce gadget impressionnant. « C’était du bon travail ! » Il rappelle son assistant.
— Dites à Coralex que je veux être tenu au courant de ce soi-disant bug. Moi, j’y crois pas du tout.
— Bien, votre Majesté.
Le jeune homme s’éclipse et le conseil passe au point suivant.
— Bien ! Messieurs les Archontes, cher Confrère, entonne Schmulien, je souhaiterais à présent que nous examinions la question de l’astéroïde Oumuamua #2. En introduction, je vous rappelle que l’objet fonce droit sur la Terre et que ça nous inquiète. Bien sûr, nous avons du temps devant nous. Nous savons faire dévier les astéroïdes de leur trajectoire mais, tout d’abord, nous devons comprendre à qui nous avons à faire. Professeur Auber, je vous cède la parole.
L’homme grand et solide, les épaules larges, la chevelure grisonnante, se lève, les bras encombrés de feuilles-écrans dont une tombe au sol par goût de la rébellion. Tout, chez lui, respire le désordre. Il se dirige vers le Jin et dispose les trans en cercle sur la table, avant de déclencher le premier document. Souriant, Auber paraît détendu, plutôt heureux de partager ses observations avec les membres du conseil. Il baigne dans son élément.
— Messieurs, voici notre invité, il s’appelle Oumuamua #2, par référence à Oumuamua #1, un objet interstellaire du 21ème siècle, avec lequel il partage certaines caractéristiques. Oumuamua signifie « éclaireur » en Hawaïen et il se balade dans Sol à une vitesse approximative de 180 000 kilomètres par heure.
Un holo de très mauvaise qualité montre un objet oblong et noir qui se détache difficilement sur un fond gris, taché d’éclats de lumière. Le Jin fronce les sourcils, espérant ainsi faire une mise au point, puis approche son visage de la projection 3D qui flotte au-dessus de la table.
— Au début, nous ne l’avions pas remarqué, poursuit le scientifique. L’objet semble sorti de nulle part. Comme par magie. Sa trajectoire, cependant, nous surprend car elle est franchement hyperbolique, avec une excentricité de 1,188 ± 0,01618...
— Traduisez ! exige le Jin.
— … Eh bien, c’est l’hyperbole la plus élevée jamais relevée pour un objet situé dans notre système ! Imaginez une balle de ping-pong qui rebondit sur un plateau. Oumuamua a fait un rebond en tête d’épingle quand il a contourné le soleil. Il a surgi sans qu’on l’ait repéré au préalable, puis il a accéléré près du soleil à près de 320 000 kilomètres-heure, l’a contourné et s’en est écarté avant d’amorcer un demi-tour. Maintenant, il revient vers nous et, s’il continue comme ça, il devrait le croiser la Terre. Nous allons le garder à l’œil et interviendrons au besoin pour le faire dévier.
— Comment ça « fait demi-tour » ? demande le Jin. C’est pas la trajectoire attendue ça !
Auber a vraiment l’air ennuyé.
— Sauf s’il se fragmente à l’approche du soleil.
— Ah oui. Et vous avez observé une modification de sa forme ?
L’astrophysicien prend un sourire forcé et répond avec délicatesse.
— Non, mais je vous propose qu’on en reparle à la fin de l’exposé. Comme vous allez le voir, on n’est pas au bout de nos surprises avec cet Oumuamua.
Le scientifique projette l’image d’une vieille coupure de journal datant de l’Âge-Technologique, sur laquelle un dessin d’artiste représente un astéroïde en forme de cigare.
— Ce qui nous intrigue, c’est qu’il s’est mis à tourner à l’approche du soleil.
— Il tourne maintenant ? coupe Schmulien, ébahi, en tapant du plat des deux mains sur la table.
— Exactement, comme une toupie !
Aussitôt, une représentation dans l’espace de la figure géométrique formée par les différents plans astronomiques surgit au milieu des holospectateurs. Une sphère géante et translucide se met à flotter au milieu de l’assistance qui semble alors mieux saisir l’étrangeté de la trajectoire du planétoïde. Auber poursuit l’interprétation des données.
— Il provient de l’extérieur du système, ça ne fait aucun doute.
— Oh, la vache ! s’écrie le Jin. Il fonce droit sur nous là, non ?
Le spécialiste marche d’un pas nonchalant dans la salle, en maltraitant ses poches où s’enfoncent ses grosses mains.
— Jusque-là, rien de grave ! le rassure le prof.
— Pourvu que ça dure ! lance Codra dans un trait d’humour qui fait rire le conseil.
— Risquons-nous quelque chose ? s’enquiert enfin Médo, l’ennemi juré du doyen, qui ne supporte plus le manque de sérieux de son opposant.
À cette question, Auber se fige puis se dirige vers une deuxième feuille-écran qu’il active.
— Pour l’instant, on n’en sait rien. L’objet qui détient le précédent record d’excentricité était passé près de Jupiter, qui l’avait propulsé vers une orbite très courbe. Mais ici, ce n’est pas le cas.
— Ce qui signifie ? interroge Médo, inquiet.
Auber marque une pause avant de reprendre son exposé, il veut s’assurer que son auditoire de profanes suit sa démonstration. Car, démonstration il y a.
— Nous devons en déduire que la trajectoire d’Oumuamua #2 est influencée par une force non identifiée, en plus de la force gravitationnelle.
Schmulien aurait juré que les lèvres d’Auber s’étiraient. Il sort son stylet et commence sa démonstration sur un tableau imaginaire, l’équation se dessinant dans le vide sur les quatre côtés d’un cube invisible.
— Des collisions avec des grains de poussière à des vitesses élevées induiraient nécessairement la formation de cratères par fusion et évaporation de la matière. Étant donné que le temps typique entre les collisions de poussière est long par rapport au temps de solidification, tout matériau fondu se solidifie avant la prochaine collision, et donc doit provoquer une déformation du matériau de surface de l'objet, par induction en masse. D'autre part, les atomes se vaporisent à travers des collisions qui peuvent s'échapper et ainsi provoquer une ablation de masse. Or, aucun dégazage n’a été observé.
Auber recule pour admirer l’équation :