Pour la première fois de ma vie, je m’amuse vraiment. Jen semble inquiet et surveille mes réactions à la cybercame. Nous avons atterri dans une fête-fusion où des capsios dansent sans retenue sur de la musique algorithmique. Jen et Tsuk ont acheté une mise à jour qui leur permettra de faire fusionner leurs capteurs pour ressentir ce que l’autre éprouve. J’en ai moi-même profité pour acquérir une boucle d’oreille qui, couplée avec mes barrettes et mon implant, me fera communier avec mon AA. Chels agira sur mes ondes cérébrales, tandis que je le laisserai éprouver mes émotions. La fête est incroyable avec son parterre de danseurs en extase et le tempo frénétique du son électronique qui me prennent par la main et m’emmènent dans une marche décidée à travers un espace imaginaire. J’entre assez vite en transe, il faut dire que je suis très réceptive. Je suis une anguille plongée dans les ondes sonores, je deviens le son, l’électricité, les bits et j’ai l’impression de me dédoubler, de survoler la horde sauvage des danseurs, de me voir insignifiante au milieu du grand tout. Je suis Chelsea, l’osmose a réussi, nous ne formons plus qu’un seul être évanescent, animé par un fluide nanoélectrique dès qu’une matière sonore nous traverse. Bientôt, le son génère en moi les images d’une forêt semblable à celle que je vois dans mes rêves, une forêt du temps d’avant. Il fait sombre, je ne distingue plus la foule qui m’entoure mais je peux tout de même sentir une présence. Chelsea ? Non, quelque chose d’autre, quelque chose qui ne m’est pas familier. Le temps va plus lentement et je peux à peine respirer. Un étranger. La créature se matérialise devant moi et, cette fois, je n’ai pas peur. Je continue de danser lentement devant elle, elle me tend un bras et je pose une paume hésitante sur sa main. Le contact est bref mais intense, comme un flash, et la chute d’autant plus rude que je me suis unie en un éclair. Tout s’accélère autour de moi, les gens, le son, et je retrouve la maîtrise de mon corps. Fatiguée et troublée par l’expérience, je cherche un endroit où m’asseoir.
— What the fuck ?
Jen me regarde, interloqué.
— CT quoi ça ? lâche Tsuk.
Je bredouille un « Je sais pas trop » à peine articulé.
— Y’a U 1 flash !
— Ah ?
« Oui, je me dis, c’était quoi ça ? » Je décide d’aller me débarbouiller aux toilettes me raccommoder avec moi-même.
Après m’être rafraîchie, tout s’emballe. De retour dans la salle principale, je vois un homme se jeter sur Tsuk qui réagit d’instinct en s’écartant quand, en arrière-plan, Jen se dispute avec un camé. Je finis par réagir – avec un temps de retard – et pousse les danseurs qui me gênent, pour me frayer un chemin vers mes amis. Tsuk glisse de la prise de son agresseur en criant à l’aide sans que personne ne l’entende. Des autistes ! J’avance avec peine en jouant des coudes, alors que Jen en vient aux mains avec l’autre tache de junkie, dans l’indifférence générale. À présent, Tsuk git à terre.
Je crie « J’arrive ! », je fais de grands signes et je vois Jénard reculer, les poings devant son visage pour se défendre contre l’autre couillon. Il finit par trébucher sur les corps emmêlés de Tsuk et son agresseur. Ventre à terre, les bras maintenus dans le dos par l’énergumène, elle ne peut plus bouger. Mon sang ne fait qu’un tour et j’accélère le pas. Jénard enserre la gorge de l’inconnu avec son bras droit qu’il presse tout en tirant vers l’arrière. Enfin je me rapproche, prête à les aider, quand deux vigiles interviennent pour maîtriser ce petit monde. C’est là que j’ai reconnu le blason jaune de la corpo d’Angelo, imprimé sur la veste de l’étranger. Une maison avec deux points, qui signifie « maison protégée ». Je rebrousse chemin pour me cacher derrière un pilier, paniquée et haletante, incapable de penser. Je me dis qu’il n’y a pas de hasard et qu’ils sont là pour moi. Comment ils ont fait ? Mon bracelet ! Je le balance par terre. Mais je dois aussi ôter le capteur. Saviri a dit que c’était réversible. Je gratte mon poignet pour arracher ma peau mais je comprends vite qu’il me faudra une lame. Bref coup d’œil dans la salle, les agresseurs ont l’air de s’excuser. L’un d’eux se retourne. Putain, Flamy ! Je suis anéantie et retourne me cacher derrière le pilier. Quand je pointe mon nez de nouveau vers eux, je le vois parler à son trans. « Il discute avec Angelo ». On me plante un poignard dans le dos. Flamy, mon pote. Il balaie la salle du regard, pendant que les agents de sécurité relèvent son identité, sans y mettre trop d’ardeur. Derrière lui, rouge de colère, Jénard sort avec Tsuk et je reçois un vocatexte qui dit « On rentre ». J’en profite pour fuir, effarée par la tournure des événements.
Une fois dehors, la descente de nb me coupe les jambes. Mon cerveau, pour récupérer, se déconnecte des implants. Tout me lâche, c’est un effet secondaire de la cybercame. Je me traîne lamentablement en boitant hors de ce quartier maudit, dans l’espoir de rejoindre au plus vite la navette en direction de l’épi. J’envoie un message lapidaire à mes amis pour leur dire que je rentre aussi, prétextant une alerte sur mon vaisseau. Ma fuite me semble vaine car je me crois suivie.
— Chelsea ! Je vais devoir me débrancher.
Le petit chat volant au-dessus de mon épaule ébouriffe ses poils.
— AS U WANT, MAIS TU POURRAS PLUS RENTRER A LA MAISON.
Traquée, je me dirige vers la plateforme de départ, effrayée par des ombres qui me poursuivent. J’essaie de courir mais je tombe. Je serre les dents pour endurer la douleur des membres inférieurs. Je connais la puissance d’Angy et si ses hommes m’ont repérée, ils ne me lâcheront plus. Vaincue, je reprends mon souffle et regagne péniblement le centre-ville surpeuplé. Là, je me noie dans la masse. Au bout d’une heure à ce rythme, je me présente au départ pour la station Hope, persuadée que mon identité est révélée au grand jour. Mêlée aux autres capsios qui font la queue pour regagner leur vaisseau, je parviens à me calmer et à raisonner. Ma capture prochaine m’apparaît alors comme inéluctable. Assise dans l’ascenseur du Falldown qui me ramène à la station, la tête entre les mains, des images du passé me reviennent à l’esprit sans que je puisse les contrôler. La cabine est pleine à craquer et, durant l’ascension, je me demande si je pourrais revenir en arrière, et retourner entre les griffes de la Barns Ltd.